L'Express de Madagascar

Freins intellectuels

Lily Razafimbelo du CIDST (Centre d’information et de documentation scientifique et technique), réagissant à la Chronique («Moralité d’une démission», 28.08.2018) commentant la démission de Nicolas Hulot, me fait part d’une double inquiétude quant à l’éventuelle entrée de Madagascar dans le nucléaire, au moment justement où c’est plutôt vers la sortie dudit nucléaire que s’acheminent les pays déjà équipés.
«Face à notre incapacité intrinsèque, d’une part, à respecter et appliquer les lois, les règlements et les normes, d’autre part à honorer la continuité de l’État, qui peut garantir que les apprentis sorciers assureront la sûreté et la sécurité d’une centrale nucléaire ? Qui peut garantir que nous saurons gérer les déchets nucléaires dont le recyclage reste encore aujourd’hui un des problèmes majeurs du nucléaire ? Pourquoi ne pas investir plutôt dans les énergies renouvelables ?»
Son inquiétude rejoint ma méfiance. Justement, le 23 juin 2018, a été inaugurée la ferme solaire d’Ambohipihaonana, près d’Ambatolampy (70 km d’Antananarivo), la plus grande centrale photovoltaïque des îles de l’océan Indien : 28 hectares, 73.728 panneaux, puissance de 20 MW, couverture pour 50.000 ménages). Il s’agit de la deuxième réalisation photovoltaïque de GreenYellow à Madagascar après les 450 panneaux solaires installés, depuis septembre 2017, sur 700 m2 des toits de la galerie commerciale Zoom à Ankorondrano, pour une capacité de 130 KW. À une époque, mais boutade (comme l’idée d’abandonner le riz matin-midi-soir pour se convertir au concombre de mer) ou projet sérieux, l’ancien président Didier Ratsiraka avait évoqué l’occupation du plateau de l’Isalo par une méga centrale solaire…
La récente levée de bouclier, dès la mention d’un centre de gestion des déchets radioactifs dans un communiqué de très maladroite communication, montre toute la réticence attachée à la seule évocation du nucléaire.
Ce ne fut pourtant pas faute pour le professeur Raoelina Andriambololona, avocat infatigable de l’énergie nucléaire depuis son retour à Madagascar, voilà 50 ans. Fondateur de l’Institut National des Sciences et Techniques Nucléaires, qui a succédé en 1992 au Laboratoire de Physique nucléaire et de physique appliquée, créé en 1976, la même année de création de l’OMNIS (anciennement Office militaire national des industries stratégiques devenu Office des mines nationales et des industries stratégiques), le Professeur Raoelina Andriambololona a notamment déclaré : «Nous avons négligé l’option énergie nucléaire dans la programmation énergétique de notre pays (…) La solution des problèmes énergétiques ne se trouve pas dans les énergies nouvelles et renouvelables. Si nous voulons développer l’industrie en particulier, si nous avons besoin d’énergie concentrée, il n’y a pas d’autre solution que l’énergie nucléaire. Nous avons la matière première, à savoir l’uranium» (madagascar-tribune.com, 6 octobre 2007).
Raoelina Andriambololona évoque des «freins intellectuels», sans aucun doute les nôtres. J’ignore s’il a raison de dire qu’on a fait rentrer dans l’esprit des gens que le nucléaire est dangereux (parce que) les pays développés ne veulent pas que les pays en voie de développement acquièrent la technologie nucléaire. Sans doute pas besoin de voir la main de «Big Brother» dans les effets dévastateurs, et toujours pas totalement circonscrits, de l’accident de Tchernobyl (1986). Ni dans le tsunami qui a entraîné la fermeture définitive des deux centrales nucléaires de Fukushima (2011), et dont le démantèlement, prévu s’étaler sur quarante ans, devrait coûter des milliards de dollars.
Les «freins intellectuels» en question partent d’un constat de visu : comment une population trop longtemps (sinon culturellement) habituée à composer avec la réglementation, à marchander les normes, à improviser les procédures, saurait s’en tenir scrupuleusement à la rigueur pointilleuse de la gestion d’une centrale nucléaire ?
Post-scriptum : Je profite de cette lettre de Lily Razafimbelo pour signaler l’action de leur «ONG Voarisoa Observatoire-Environnement et produits toxiques» : entre la fin 1990 et l’année 2000, cet ONG a obtenu le rapatriement vers leurs pays d’origine de 70.000 tonnes de pesticides périmés, inventoriés sur tout le territoire malgache ; toujours dans le cadre de ses activités, Voarisoa-Observatoire avait également détécté des traces de DDT dans le lait maternel : découverte qui a notamment accéléré l’interdiction de l’usage du DDT pour l’agriculture, et Madagascar fut un des pays ayant obtenu un moratoire pour l’usage du DDT dans l’imprégnation des moustiquaires dans le cadre de la lutte contre le paludisme. Question subsidiaire : si Madagascar importe chaque année plusieurs milliers de tonnes de piles, que deviennent les centaines de millions de piles usagées en l’absence d’usine de recyclage ?