L'Express de Madagascar

Les « maromita » en bonne position pour revendiquer

Les esclaves non libérés qui exercent le métier de « maromita », terme général pour désigner les porteurs de personnes et ceux de marchandises quels que soient leurs propriétaires, commencent à avoir une expérience commune. D’après Gwyn Campbell (lire précédentes Notes), le fait de voyager par les mêmes routes et de
porter les mêmes charges contribue « à l’émergence d’un groupe de personnes que le travail rapprochait naturellement ». Et elle résume : « La communauté de sentiments parmi les maromita fut le ferment d’une culture originale. »

Mais c’est aussi une force, surtout si cette unité est consolidée par le fatidrà (fraternité de sang). Ce lien renforce leur volonté de s’entraider, de coopérer chaque fois que des doléances concernant le travail se présente. De surcroit, chaque équipe est représentée par un « capitaine » ou un « chef » qui gagne plus que les autres membres, puisque sa responsabilité est engagée dans l’exécution du contrat.

C’est-à-dire qu’il ne porte rien. En revanche, il choisit l’itinéraire à suivre, s’occupe du logement pour les passagers et l’équipe à chaque étape, paie le « vola kely » aux fonctionnaires gouvernementaux merina et les taxes irrégulières de péage imposées par des chefs hostiles à l’autorité merina. Enfin, il se charge de représenter les intérêts des porteurs quand ceux-ci veulent traiter avec l’employeur pour obtenir une augmentation de salaire et l’amélioration des conditions de travail. C’est ainsi qu’un certain « capitaine Rainiketamanga » se voit à la tête de son équipe de cinquante «maromita» pour protester contre Procter, l’agent recruteur de la London Missionnary Society à Mahanoro, en décembre 1886.

À partir de 1869, on voit dans l’ile une augmentation massive des exportations, surtout des peaux, de la cire d’abeilles, de la gemme, du suif et des oléagineux. Les peaux, destinées au marché américain, constituent l’essentiel des produits expédiés vers la côte. En retour, on achemine vers l’intérieur, du calicot américain, de l’indienne imprimée venant de Grande-Bretagne, du pétrole lampant et de la farine. De la côte occidentale arrivent le sel et toutes sortes de tissus.

En parallèle à cette hausse du commerce, la demande de porteurs s’accroît. « Les maromita se trouvèrent ainsi dans une excellente position pour négocier, et une certaine tactique syndicale développa des revendications.» La stratégie la plus courante consiste à provoquer une pénurie de main-d’œuvre, pendant un court délai, afin d’obtenir une augmentation temporaire.

Parmi les revendications qui reviennent souvent, se trouvent les jours fériés réclamés durant la célébration du Fandroana, de la fête du Nouvel an Alahamady, mais aussi une hausse spéciale de salaire dans des occasions particulières. Lors du voyage de la reine Ranavalona II à Fianarantsoa, en 1873, par exemple, presque toutes les activités commerciales s’arrêtent pendant quelques mois, car la plupart des « maromita » de l’ile sont engagés dans la suite royale. Les voyageurs ne trouvent alors que de rares porteurs à louer et les salaires flambent. « Mullens, directeur de la LMS, qui arriva dans l’ile cette année-là, remarquait que les porteurs disponibles se montraient récalcitrants : ses porteurs se mutinèrent trois fois entre Antananarivo et Ambositra et ne reprirent le travail qu’après une petite augmentation. »

Selon Gwyn Campbell, ces actions dispersées provoquent une « variation notoire » des salaires et donc du coût du voyage. D’autant plus qu’elles sont renforcées par des grèves régulières ou des menaces de grèves. Ce qui entraine « une hausse des salaires de base et une amélioration des conditions de travail ». Mais les salaires réclamés sont souvent si élevés que les agents recruteurs demandent aux clients un délai d’un mois pour essayer
« d’obliger » les « maromita » à réduire leurs revendications.

De plus, une fois la caravane en route, il arrive aussi qu’on s’arrête pour réclamer encore une augmentation. Et l’on pratique toujours un tarif plus élevé pour les Vazaha.
« Si les charges étaient de dimensions exceptionnelles, les maromita demandaient un supplément ou refusaient le contrat. » En octobre 1873, Procter, l’agent de commerce de la LMS à Toamasina, fait savoir au comité missionnaire qui siège à Antanana­rivo, que l’expédition de deux colis sera retardée à cause d’un problème de gros bagages. De la même façon, on réclame automatiquement un supplément si l’itinéraire ne suit pas les grands chemins.

Toujours selon Procter, l’augmentation des salaires est accélérée par les fluctuations de la masse monétaire. Ainsi, lorsqu’en 1872, il y a « temporairement » une importation massive d’espèces monétaires, les prix et les salaires augmentent brusquement. Mais ils se maintiennent à ce haut niveau même après le ralentissement du mouvement.