Courrier des lecteurs Opinions

Merci Tsilavina

Lundi matin, dans les journaux en gros plan, un nom, Tsilavina Ralaindimby… une photo…La compréhension se refuse. Un moment d’amnésie… Puis le choc ! m… c’est Tsitsi, c’est Rainitsi… la faucheuse a flingué Tsilavina… Un AVC lui aussi, comme Claude Rabenoro, comme Henri Rahaingoson, comme Solofo José , comme…

C’est toute une génération qui s’en va…

Puis les souvenirs arrivent en flots, en flux : les souvenirs de toute cette génération, les évènements qui les ont construits, qui leurs sont communs : les années 1960, l’indépendance… Nous avions 10 ans, un peu moins, un peu plus, nos parents ont vécus 1947, ils nous ont transmis des mots, des douleurs… Puis l’amnésie a été organisée, qui a gommé peu à peu, ou du moins a essayé de gommer cette mémoire-là… Merci Monsieur Foccart, il faudra un jour que nous parlions de vous, avec nos mots à nous et du Général de Gaulle qui nous a peut-être biaisé notre Indépendance… peut-être, sûrement… de toute façon, très finement.

Mais les mots et les images sont restés en nous, formant le socle de notre personnalité,des textes existent, il faudra les éditer dans de bonnes conditions, sortir les « narratives », numériser les documents existants pour que tout un chacun puisse les consulter.  Il parait que les grands traumatismes ont besoin d’au moins deux générations pour qu’on puisse en parler tranquillement.

Et des auteurs parleront aussi de 1972 : de cette époque où leurs pères et mères avaient 15 ans, 20 ans, très bons élèves tous, à qui avaient été inculquées les notions de liberté, égalité, fraternité…Mais malheureusement, ils furent trop jeunes pour protéger leur révolution. Ils la chantèrent. Maintenant encore.

Sauf que : le 15 mai 1972, un très beau capitaine nous est tombé du ciel… On ne sait comment.

Mais un autre a sillonné les campagnes, il se nommait Ratsimandrava, il a structuré la notion de Fokonolona, nous chantâmes des « hira vokatry ny tany », merci les Mahaleo, les Lolo, les Tsialonina, Gabin Vaovy, le poète Ondatin-droy, les chercheurs, merci Lucile Rabearimanana, Mangalaza, Fanony, Manassé, Fara, Roland Randriamaro… ils nous aidèrent à penser : « nos ancêtres les malgaches… », nous qui étions si forts pour parler de la Seine, la Loire et la Garonne.  Beaucoup d’entre nous se retrouvèrent au MFM, militants ou compagnons de route : « rouges et experts ».Tu en fis partie Rainitsi. Tu en fus une personnalité très élégante.

La répression commença. Tôt. Il ne fallait pas que Madagascar devienne un cas d’école.

1975, Ratsimandrava fut assassiné, on ne sait toujours pas par qui. Et quelques mois après, nous eûmes au pouvoir le beau capitaine, qui nous parla de « socialisme », de Corée du Nord, de Dutche, de nationalisation, de toutes les choses à la mode, qui portaient beau… à l’extérieur. A Madagascar,  la répression fut féroce.

Nous fûmes tués, exilés, appauvris, démantelés… de toute façon, d’une manière ou d’une autre massacrés et surtout réduits au silence.Permettez-moi dene pas avoir le courage de parler de cette période-là, sauf d’une chose : la culture. Juliette Ratsimandrava publia ED Andriamalala, Clarisse Ratsifandriamanana, les éditions mixtes publièrent Dox, Rado…, les lettres malgaches prirent leur envol, les films aussi : Very Remby, Tabataba, les chanteurs furent Rossy, Mahaleo, Lolo, Vaovy….
Et c’est à cette époque que tu commenças à te mettre aux manettes Tsitsi, tu coordonnas la diffusion et l’information sur le monde culturel, puis sa structuration et surtout le démantèlement de la censure psychologique, puis tranquillement tu en as pris la direction, de manière officielle d’abord, en étant Ministre de la Culture avec ton ami Elie Rajaonarison. Et puis ensuite de manière privée. Merci frangin. Tu as aidé la mémoire à perdurer. Tu as coordonné la résistance culturelle, discrètement, élégamment.

Et maintenant, l’héritage est là : Mireille Rakotomalala, ministre, lors de son mandat, a continué ton travail et a lancé des pistes de structuration du monde des artistes, leur a appris à se fédérer.  Ils s’en sont emparés, Laza a structuré le monde du cinéma, Lova a structuré le monde des cinéastes, Ariry, entre autres, le monde de la danse, Solofo José et Henri Rahaingoson, le monde de la littérature, Emerson expliqua les concepts culturels… Elia Ravelomanantsoa, ministre, consolida le travail et légitima les efforts faits. Maintenant, grâce à vous,  contre vents et marais, le bateau existe, à quai, ou au long cours. A nous les survivants et aux plus jeunes de le faire voguer, à nous les ainés de dire aux plus jeunes, « vous travaillez les mecs, vous travaillez avec acharnement, vous produisez, même petitement, même avec les moyens du bord, mais vous produisez.Vous arrêtez de suivre les sirènes de la gloire facile et de l’argent facile, vous arrêtez de vous prendre pour des stars de pacotille et vous bossez, vous bossez, vous bossez, la culture, c’est le travail de structuration de la pensée et de la personnalité. » Ils le font déjà : en littérature, ils se nomment Riambolamitia, Avelo Nidor, Ridza Ngaly, Roel, Lalason, Rijah, Mampianina, Andrea, Njara, Ricky, Frank, Brentch et d’autres encore…, en théâtre, Christiane, Fela, Henri, forment, transmettent.Le jazz ason festival, merci Désiré, en musique traditionnelle, en peinture… Il faut produire, former, informer, diffuser, poursuivre le travail de Tsilavina, en partant d’abord de nous-mêmes, de notre histoire, de notre identité et ne plus se fermer sur soi-même, mais se dire : une technique n’est qu’une technique, elle n’a pas de nationalité impérialiste, cela dépend de l’usage qu’on en fait, mais cet usage-là, il faut apprendre à le décoder, ne pas en devenir une victime. Il faut le faire en suivant les principes des grands aînés, de l’ancêtre le Pasteur Ravelojaona, qui dans son ouvrage « Japo sy ny Japoney » a expliqué comment intégrer le savoir des autres pour grandir, encore et encore…

C’est ce que tu as fait Tsilavina. Au-delà des choix politiques que chacun a ou peut avoir, tu as montré les voies professionnelles, l’utilisation des méthodes, des acquis internationaux  et tu as lancé de grands pros. Tu ne les as pas assistés, tu leur a indiqué le chemin à suivre. A eux de devenir autonomes. Les plus grands te doivent beaucoup.

Et maintenant, frangin, mandra-pihaona, ce n’est qu’un au revoir. Tu as ouvert la route, débroussaillé le chemin, tu as fait un travail énorme, toi l’artiste et le grand commis de l’Etat. Tu avais une vision de la culture,  une vision globale et politique, que tu as laissé en héritage. Et maintenant, aux aînés de transmettre leur mémoire et leur expérience et aux plus jeunes de construire si on veut que l’héritage soit pérenne. Et il le sera, je n’en veux pour preuve que le travail de Soamiely, de Johary, de Lova, des revues qui se créent, comme Indigo, pour ne parler que de la littérature.

Tu nous manqueras sûrement, souvent nous dirons : « zut Tsitsi n’est plus là, à qui faudra-t-il s’adresser ? », mais tu es « maty namela mamy », à nous de jouer.Que la terre te soit légère et le ciel accueillant.Monsieur Tsilavina Ralaindimby, chapeau, vous avez fait du très beau boulot. Au revoir et saluez les ancêtres de notre part.Pour nous, la lutte continue.

Michèle Rakotoson

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