Courrier des lecteurs

Economie bleue…âtre ?

Un analyste politique zimbabwéen disait que « la démocratie est une prostituée, c’est la maîtresse de tout le monde, et n’importe qui peut la ramener chez lui », en faisant référence à l’utilisation abusive du terme par les politiciens de son pays lors des élections de 2013. Certains termes sont ainsi tellement utilisés à toutes les sauces qu’on en perd la signification réelle. Récemment, l’« économie verte » (et bleue dans sa déclinaison marine) commence à gagner en renommée.
Pour preuve, cet article paru dans les médias nationaux et régionaux, faisant mention de la signature le 5 septembre dernier, d’un accord entre Madagascar et la Chine, « pour le développement de l’économie bleue ». L’accord prévoit un investissement de 2,7 milliards de dollars sur les dix prochaines années, autour de six projets dans les domaines de la pêche, de l’aquaculture, de la lutte contre la pêche illégale, des chantiers navals et de centres de loisirs, ainsi que d’un centre de formation. Mais ce qui fait tiquer, c’est l’annonce de cette première phase de trois ans, qui doit démarrer avant la fin de l’année, avec la création, entres autres, d’une première société de « pêche côtière avec une flotte de 330 navires »…

Je ne peux m’empêcher de me demander en quoi et comment 330 navires dans notre zone côtière pourraient contribuer à une économie bleue ? Car n’est pas « bleu » tout ce qui se passe dans l’océan. Non, une économie bleue obéit à des critères et des principes biens clairs, et reconnus par un nombre grandissant de gouvernements, compagnies, investisseurs, et organismes non-gouvernementaux de par le monde. Une économie bleue génère des bénéfices sociaux, économiques et environnementaux à long terme. La mer et ses écosystèmes nous rendent plusieurs services essentiels : nourriture, loisirs, revenus à travers les activités telles que la pêche ou le tourisme, voie de transport, mais aussi production de l’oxygène que nous respirons, absorption du dioxyde de carbone qui cause le réchauffement de la planète, protection des côtes par les récifs coralliens et mangroves, ressources génétiques etc. Une économie vraiment « bleue » accorde une attention particulière à maintenir, préserver et restaurer les fonctions écologiques fondamentales de l’océan afin que nous puissions jouir de ces services à perpétuité. Pour cela, l’économie bleue se base par définition sur une connaissance scientifique solide de l’état des ressources marines et de leur dynamique afin d’éviter toute utilisation abusive. Elle devrait aussi au préalable se baser sur une concertation ouverte et transparente de tous les acteurs économiques dont l’activité repose sur les ressources marines – petits et gros pêcheurs, hôteliers, transporteurs maritimes, biologistes marins, secteurs extractifs, collectivités territoriales décentralisées et simples habitants des zones côtières, pour n’en nommer que quelques-uns – sur l’utilisation partagée de l’espace marin. Une économie vraiment bleue doit être inclusive et équitable à la base et nécessitera forcément de faire des choix et des compromis de parts et d’autres.

Donc, revenons à cet accord et ses 330 bateaux de « pêche côtière » – qui seront le résultat de la « première société », censée être suivie de « plusieurs sociétés représentant un premier investissement de 700 millions USD ». Madagascar a la chance d’abriter, entre autres, l’un des plus vastes, divers et riches systèmes de récifs coralliens au monde, et l’une des étendes de mangroves de l’ouest de l’Océan Indien. Ces écosystèmes sont essentiels à la pêche côtière, mais on sait qu’ils sont menacés par les mauvaises pratiques de pêche, par l’utilisation abusive des bois de mangroves, et surtout ils sont parmi les plus sensibles aux effets du changement climatique – par exemple, le blanchissement des coraux dû à la hausse de température océanique est un phénomène bien observable dans nos eaux. Par ailleurs, à Madagascar, la zone côtière fait vivre plus de 500.000 personnes à travers la petite pêche – c’est-à-dire en bateau non-motorisé et pratiquée dans une zone d’une distance de 10 km ou moins de la côte – qui représente près de 75% de l’activité de pêche totale du pays. Ces « petits pêcheurs » sont pour la plupart des membres de communautés côtières et la pêche est leur principal moyen de subsistance. Comme c’est une activité informelle, souvent familiale, et les capacités de suivi et de gestion par l’administration étant ce qu’elles sont, très peu d’informations fiables sont aujourd’hui disponibles sur l’évolution des prises et l’état des stocks des diverses espèces ciblées par cette activité de pêche.
Où exactement ces « 330 bateaux de pêche côtière » iront-ils donc pêcher et risquent-ils d’entrer en compétition avec de pêcheurs déjà vulnérables et n’ayant d’autres modes de subsistances ? La capacité des écosystèmes marins, récifs coralliens, mangroves et autres supportera-t-elle l’intensité d’une telle activité ? Y-a-t-il eu au préalable (avant la signature de l’accord) concertation avec ces communautés et sont-elles seulement au courant de ce projet qui aura des impacts significatifs sur leur avenir ? Voilà quelques questions auxquelles l’accord devrait répondre, si vraiment on parle d’économie bleue. Et si ces questions n’ont pas été abordées, alors non, ne parlons pas d’économie bleue.
En cette période de pré-campagne électorale, gardons l’esprit critique et ne nous laissons pas induire en erreur par tous ces mots à la mode qu’on nous proposera, souvent sans rien ou peu derrière.

par Nanie Ratsifandrihamanana

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