Humeur Opinions

Machines à stress

Handicap International a clôturé la semaine dédiée à la santé mentale et la détention, en organisant une rencontre autour de laquelle ont été décortiquées les conditions d’incarcération dans les prisons malgaches. Les enquêtes menées par cette organisa­tion dans les prisons de Toamasina, Toliara et Vatomandry, semblent refléter la situation des centres de détention de Madagascar : une machine à détresse.
Le taux d’emprisonnement à Madagascar, 83 détenus pour
100 000 habitants, est l’un des plus élevés en Afrique. Dans ces centres surpeuplés, les 21 000 prisonniers disposent chacun en moyenne d’à peine 0,52m² d’espace de vie. 85% des personnes interrogées par Handicap International disent vivre dans l’insalubrité, 80% se sentent seules et oubliées, et 70% des personnes détenues montrent des signes de détresse psychologique.
Dans nos prisons vivotent en même temps les prévenus et les condamnés. Les prévenus, ceux-là qui peuvent croupir des semaines, des mois, des années avant de voir leurs dossiers traités. Les condamnés, dont une bonne partie ne connait même pas la date précise de leur libération, ni même les recours légaux auxquels ils peuvent prétendre pour obtenir une liberté anticipée. Dans les prisons enquêtées par Handicap International, 44% des personnes détenues sont condamnées et à peine 28% d’entre elles sont capables de dire leur date de sortie.
La prison est considérée comme la réponse pénale par excellence. Elle punit, bien sûr, à travers la privation de liberté et l’application de certaines règles coercitives. Elle protège la société des prisonniers dangereux, tout en aidant ces détenus à la reconstruction. Elle dissuade de commettre une infraction et/ou de récidiver. Mais peut-elle vraiment assumer ces rôles, dans le contexte malgache
Au vu de ces constats, la prison malgache semble aggraver la situation des détenus, les plongeant dans une sérieuse détresse psychologique et compromettant dangereusement leur réinsertion sociale à leur sortie. Le risque est alors aussi élevé pour le prisonnier que pour la société elle-même et le passage en prison n’aura pas produit le résultat escompté. Entre punir et enlever toute dignité, la frontière semble mince dès lors que les conditions de détention sont préjudiciables aux conditions de réinsertion.
La principale solution est évidemment de rétablir le respect de cette dignité humaine dans les prisons, afin que la vocation de réinsertion ne soit pas compromise. Malheureusement, les moyens financiers et les ressources humaines manquent cruellement. Malgré l’effort fort louable de l’administration pénitentiaire d’humaniser la détention avec les moyens du bord, la réalité est encore loin de cet objectif. On peut se poser la question de savoir si la prison doit demeurer la peine de référence ou s’il y a lieu d’appliquer un autre type de peine en particulier pour les « petits délits ». Ce qui ne serait certainement pas pour amoindrir la peine, mais contribuerait à renforcer l’efficacité pénale.
On pense à l’application des travaux d’intérêt général pour certains condamnés, ce qui aura pour avantage d’alléger les prisons. Le temps
« perdu » est ainsi optimisé et même si le travail n’est pas rémunéré, il permet de réduire la désocialisation du prisonnier ainsi que les difficultés liées à sa réinsertion sociale. Evidemment, cette mesure exigera un accompagnement social qui va au-delà du pointage obligatoire des condamnés. On en revient encore au peu de ressources techniques, financières et humaines, pour s’assurer d’un côté que le « tigiste » effectue sa peine en bonne et due forme et de l’autre côté, que les postes d’accompagnement et de surveillance ne restent ni vacants, ni ignorés et que les structures d’accueil des personnes en travaux d’intérêts général soient appropriées. Du reste, un cercle vicieux, puisque les solutions alternatives pour désengorger les prisons et humaniser les conditions d’exécution des peines demanderont toujours un effort particulier de la part de l’État. Actuellement, chaque prisonnier coûte 300Ar/jour aux contribuables, soit 2 milliards Ariary par an.
Le constat reste pourtant sans appel : si la prison est incapable d’accomplir son rôle, elle se remplit de détenus et se vide de sens. Son objectif premier de punir rend même perplexe, puisqu’elle abrite des prévenus dont les condamnations n’ont pas été prononcées et des condamnés, dont la condamnation est vécue dans l’indignité.
Mais si les infractions sont aussi nombreuses, générant autant de personnes détenues, c’est également parce que la société dans laquelle nous évoluons y est pour quelque chose. Par exemple : la précarité galopante, l’insécurité matérielle, psychologique et physique, entraînant une perte de repères et de valeurs sociales d’entraides, de secours mutuels et de respects ; les relations délitées entre peuple et pouvoir, dans lesquelles les interactions se soldent souvent par la frustration, la violence et le sentiment d’abandon… Autant de situations précaires qui reflètent l’autre vérité, rapportée par les chiffres du ministère de la Santé en 2016 : 40% des Malgaches sont en état de stress.
Si la société elle-même vit sous perfusion, comment pourrait-elle produire des citoyens responsables et comment les prisons, à leur tour, aboutiraient à une réinsertion appropriée – et ce, quelles que soient les alternatives appliquées ?  Puisque la dignité elle-même semble incertaine alors même que l’individu est encore libre…

Par Mialisoa Randriamampianina

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