Notes du passé

À demi-perdu ou à demi-racheté

«Kapy », « babo », « very», « amidy »… La distinction entre ces mots, notamment les deux derniers, que font normalement les édits et les codes, les plus scrupuleux des traducteurs « sont tentés de n’y voir qu’une variation stylistique comparable, par exemple, à la tendance à employer « mpanompo » au lieu d’ « andevo ». C’est du moins ce que constatent Bakoly Domenichini-Ramiaramanana et Jean-Pierre Domenichini, dans leur étude sur les « Aspects de l’esclavage sous la monarchie merina » (Revue historique Omaly sy Anio, premier semestre 1982).
Cette dernière tendance, précisent-ils, apparait chez Radama Ier, à propos des Grands qu’il « n’ose plus » traiter d’ « andevo », même dans les moments de colère, et qui « se donne libre cours dans le Code des 305 articles où mpanompo devient le mot le plus fréquent pour désigner l’esclave ». C’est ainsi qu’il déclare « Izaho andriana tsy mamitaka ny mpanompo »
(« Tantara ny Andriana eto Madagascar » du père Callet, en s’adressant aux «Manamboni­nahitra » hommes d’honneur, officiers supérieurs) auxquels il reproche de lui voler sa part de butin. Et ceux-ci, dans leur réponse, se disent eux-mêmes « mpanompo ». On se rend compte alors du sentiment du roi quand, retrouvant le langage de son père, il en vient, par exemple, à traiter « d’andevo mandà tompo » les révoltés d’Ambatomanga-atsinanana.
Cette « confusion » du traducteur, poursuivent les deux historiens, est perceptible, même chez ceux qui s’efforcent de rendre la différence faite par les législateurs en traduisant correctement « very » (qui a perdu ou perd sa qualité) et « amidy » (qui est vendu comme esclave). C’est le cas de Julien. Mais, dans le contexte de certains articles de loi, il assimile le mot « very» à « qui a perdu sa liberté ou « qui est réduit en esclavage » !
Pourtant, souligne le couple Domenichini, il s’agit là d’une différence fondamentale. On est « very » à la suite d’une sentence prononcée par un détenteur du pouvoir judiciaire. Autrement dit, on est temporairement sans statut, on est dans l’attente d’un nouveau statut légal à moins d’un rachat, et obligatoirement inférieur au statut précédent. Cela pourra être immédiatement « soit un statut d’esclave soit un statut d’homme libre, mais de la plus basse condition et relevant directement de l’Andria­manjaka qui l’introduit dans le domaine réservé de son fanjakana domestique ».
Il y a aussi l’expression « very ila » qui, toujours selon les deux historiens, diffère de celle évoquée par les traditions orales, « verezina tapany ». La définition qu’elle reçoit dans le contexte des édits est : « ny antsasany tombanana amidy dia miavotra avotany ny havany » ou « la moitié qui est estimée et mise en vente, s’arrache à sa condition, rachetée par les membres de sa famille ». C’est-à-dire qu’une partie des descendants reçoit un statut d’esclave.
Les Domenichini citent les faits rapportés par « Ny Onja » (recueil de hainteny d’autrefois et de poèmes traditionnels) à propos de Rakotovao qui est « noverezina tapany ». Son statut est en quelque sorte intermédiaire entre celui de « Zanak’Andriamasinavalona » et celui de « Havan’Andriana ».Condamné personnellement à être « very » ou « very ila », sitôt la peine appliquée, il est racheté par ceux des siens qui gardent leur statut alors que la moitié de ses « vady aman-janaka », « very » en même temps que lui, ne sont que « partiellement » rachetés.
D’après les explications, les édits, de Ranavaola Ire à Rasoherina, distinguent les «Zanak’Andriamasinavalona », qui continuent à pouvoir détenir l’autorité dans une seigneurie, des Ambaniandro qui sont les autres sujets libres. Mais les distinctions ne sont pas
toujours rigides et il existe de nombreux cas de statut intermédiaire comme celui de Rakotovao se situant à la charnière des
« Zanak’Andriamasinavalona » et des « Havan’Andriana » qui, eux, ne peuvent plus détenir une seigneurie. Ils sont « very »,
« perdus à jamais », c’est-à-dire seront privés à jamais de la possibilité de se racheter.
Les Domenichini concluent ce chapitre par une remarque. « La notion du very comportait celle d’une peine de bannissement, au moins pour le coupable lui-même, et ne dut être que tardivement liée à la pratique de la traite, le bannissement entrainant alors la possibilité de la vente (amidy) aux négriers, lesquels payaient soit en espèces soit en armes et munitions. » Cette vente n’est cependant ni automatique ni immédiate et « le fait d’être agrégé aux Tsiarondahy équivalait à être confié à leur garde naturellement vigilante ».
C’est d’abord parmi eux que le souverain devait prendre ceux qu’il échange contre de la poudre et des fusils, car ils constituent à
l’origine une sorte d’armée dévouée au roi ou à la reine. Cette « fraction subalterne », à l’époque d’Andrianampoinimerina, est formée par les Tsirarondahy au groupe desquels sont intégrés les prisonniers de guerre qui reviennent au souverain.

Texte : Pela Ravalitera – Photo : Archives personnelles

Commenter

Ce formulaire recueille votre nom et adresse e-mail afin que nous puissions valider votre commentaire. Veuillez consulter notre politique de confidentalité afin de prendre connaissance sur la façon dont nous protégeons vos informations.
Je consens à ce que L'Express de Madagascar collecte mon nom et email..

Cliquez pour commenter