Chronique de Vanf

Quinze jours en janvier

France, mai 1981. Madagascar, janvier 2019. Ce qui s’est passé entre le 10 mai 1981, jour de l’élection de François Mitterrand, et le 21 mai, jour de son investiture, n’est pas sans similitude avec ce qu’on voit et ce qu’on devine, depuis le 8 janvier 2019, jour de la proclamation officielle de l’élection de Andry Rajoelina.
Pour les événements en France, j’ai lu le livre «10 jours en mai» de Pierre Favier, publié trente ans après les faits. Pour ce qui se joue en ce moment-même à Madagascar, les «acteurs de l’histoire» sont sans doute encore trop accaparés pour songer à en tenir un «Verbatim».
En France, comme à Madagascar, il avait fallu remplacer au dernier moment le Grand Chancelier : ici, la charge était vacante, mais puisqu’un Grand Chancelier de l’Ordre National doit remettre le collier de Grand Maître au président de la République élu, Mme Madeleine Ramaholimihaso, née Ramanandraibe, première femme à assumer cette fonction, a été nommée in extremis. En France, le général Alain de Boissieu, Grand Chancelier en titre de l’Ordre de la Légion d’Honneur, avait préféré démissionner plutôt que de remettre le collier de Grand Maître à François Mitterrand, vieil adversaire de son beau-père le général de Gaulle. Il fut précipitamment remplacé par le général Briard. Comme écrit Pierre Favier, «l’alternance au pouvoir n’était pas encore entrée dans les moeurs politiques françaises».
Nous avons salué la présence des trois anciens présidents de la République (Didier Ratsiraka, Marc Ravalomanana, Hery Rajaonarimampianina) à la cérémonie d’investiture du nouveau président de la République Andry Rajoelina. La veille, 18 janvier 2019, une autre formalité républicaine, la passation des pouvoirs, avait eu lieu entre Andry Rajoelina et son prédécesseur : une première inédite depuis la proclamation de la République, le 14 octobre 1958. Philibert Tsiranana avait démissionné en 1972 : Didier Ratsiraka mis entre parenthèses en 1991-1993, Albert Zafy empêché en 1996, Marc Ravalomanana contraint à l’exil en 2002, Andry Rajoelina un président de facto en 2013.
Ce 21 mai 1981 également, s’accomplissait la première passation de pouvoirs sous la Vème République française. Le 28 avril 1969, Charles de Gaulle avait démissionné sans plus de formalités. La mort de Pompidou, le 2 avril 1974, assitôt suivie par l’élection de Valéry Giscard d’Estaing le 19 mai 1974, ne donna pas non plus lieu à passation formelle. L’équipe sortante et les nouveaux gouvernants durent donc improviser à tâtons cette passation : formelle, juridique, protocolaire. Là-bas, le 21 mai 1981, comme ici, ce 18 janvier 2019, le président sortant s’en alla seul, à pied…
Le récit de la décade du 10 au 21 mai 1981 révèle les «susceptibilités contenues et les ego contrariés» (p.149) dont François Mitterrand n’eut cure. Comme dira Jacques Attali, «dans ces jours-là, beaucoup ont compris que le président, c’est d’abord celui qui nomme, désigne et promeut» (p.64).
«Qu’est-ce qu’il va faire de moi ?» (…) «Quelle sera ma place dans le futur dispositif ?» (…) «Au soir de la victoire, les ambitions de carrières, les appétits de fonctions et aussi le désir d’être reconnu et choisi par le nouveau président de la République étaient forcément présents, même s’ils n’étaient pas avoués. Il y avait également l’envie de se trouver auprès du chef qui était dans la gloire pour en prendre sa part, fût-elle infime» (pp.35-36).
Une «Antenne présidentielle», confiée au futur secrétaire général de la présidence, était chargée de recevoir les «ralliés de la 25ème heure», de sous-traiter les sollicitations, et d’examiner les centaines de CV. Même les ministrables les plus évidents (comme Jack Lang) ne furent sûrs de rien : comme dira Hubert Védrine, «Le pouvoir fonde son emprise sur l’attente et le mystère» (p.101).
Des ministres marchandèrent jusqu’à un quart d’heure de la clôture de la liste définitive (Jean-Pierre Chèvenement, le «Che», qui voulait les Finances), des ministres qui n’ont jamais rencontré le Premier Ministre (le gaulliste Michel Jobert), des ministres qui apprennent à la radio leur nomination (Jacques Delors aux Finances), des outsiders qui n’ont pas été «moulinés par la machinerie socialiste» (Claude Cheysson aux Affaires étrangères), des ministres qui apprennent au dernier moment qu’ils sont sur la liste (Jack Lang à la Culture), de vieux compagnons de route qui ne seront jamais nommés (Claude Estier) ou mis en réserve (Robert Badinter). Et même Jacques Attali, le «conseiller omniscient et omniprésent, et boîte à idées», qui sera écarté. «Des fidèles et proches de Mitterrand depuis de longues années, ceux qui avaient pris part à ses combats politiques, qui l’avaient aidé à reconstruire le PS en partageant les jours heureux et les soirs de défaite, n’ont pas bénéficié de la même reconnaissance de leur chef» (p.145).
Tandis que Michel Jobert, un gaulliste «venu de nulle part», fut un choix personnel et inattendu du nouveau Président, Michel Rocard, le frondeur qui s’était opposé à Mitterrand, se vit refuser l’Éducation nationale : «C’était mon purgatoire. J’ai payé comptant» (p.139).
Seize des quarante-deux ministres et secrétaires d’État de ce gouvernement avaient été reçus par Mitterrand. Quelques autres avaient eu droit à un simple appel téléphonique du Président ou du futur Premier Ministre. Enfin, beaucoup plus rares furent ceux qui apprirent leur entrée au gouvernement en écoutant la radio (p.150).
En 1981, la gauche française n’avait plus été au pouvoir depuis un quart de siècle. Il y avait une «sorte de naïveté» racontent les témoins. Beaucoup d’enthousiasme. Et du bonheur. C’est encore Michel Rocard, le chef de file de la «deuxième gauche», qui relativise : «je savais bien que nous avions été élus sur un programme irresponsable et dangereux. Le lyrisme du moment n’a pas suscité chez moi d’illusions démesurées» (p.42).
«Ce premier gouvernement de la gauche devait être un gouvernement de transition et aussi un gouvernement de combat pour mener la bataille des législatives que le futur président convoquerait immédiatement après sa prise de fonction et la dissolution de l’assemblée nationale. La durée de vie de cette première équipe gouvernementale ne devait donc pas excéder cinq à six semaines». De fait, il dura un mois et un jour.

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