Notes du passé

Une contrée à l’image de la nature désolée

La première partie de l’itinéraire de Pierre Alard.

Sur les opérations commerciales , qui lui font parcourir le Nord de Madagascar, Pierre Alfred Henri Alard tient un journal où il garde les détails de ses itinéraires. Raymond Decary en donne un extrait, celui qui le mène d’Ambohimarina à Vohémar (lire précédente Note).
Le départ à l’aube du village d’Ambohi­marina se fait par la descente assez difficile des rampes d’Antsingy. Arrivé dans la plaine, le voyageur voit se dresser au-dessus de lui, les mystérieux sommets sacrés des Antankarana, dénommés « Be-Moko, Be-Komankou, Antsinghi » sur lesquels le fort merina est érigé, « comme un nid de vautour », puis dominant le tout, « l’imposante masse des Karkatova », le Mont Carré des cartes françaises.
Dans le lointain, sur la droite, les grandes chaines d’Ambohitsy (Mont Raynaud des cartes françaises) se voient, couvertes de forêts impénétrables pendant que, devant le voyageur, surgissent les « pics dénudés » d’Andraho. Sur la gauche, la mer. « La grande houle de l’océan Indien se brise furieusement contre les rochers et les bancs de cette côte perfide. Partout, elle pénètre dans de grandes baies désertes, abandonnant des cocos que Dieu fait germer dans le sable, quelquefois de l’ambre gris, et souvent des pièces de bois équarries, des pièces d’armement. »
Raymond Decary explique que l’ambre gris est constitué par les concrétions intestinales des cachalots ; le poids des morceaux rejetés par la mer peut atteindre plusieurs kilos. Ils trouvent leur utilisation en parfumerie. Abondante sur les côtes autrefois, cette substance se raréfie beaucoup. C’est ainsi que d’anciens auteurs en parlent. Flacourt, notamment, signale que les Malgaches la brûlent quand ils prient sur le tombeau de leurs ancêtres. François Martin note, de son côté, que l’ambre gris se voit dans les parages de l’ile Sainte-Marie, ajoutant qu’on pourrait croire qu’il provienne « d’un arbre d’une espèce particulière qui existe peut-être au fond de la mer ».
Parti à l’aube, après avoir traversé la petite rivière d’Ambilo vers 10 heures du matin, le voyageur arrive au poste avancé des Merina. C’est un petit village fondé pour surveiller la route et appelé Antananarivo-kely. On y recense cinq ou six cases défendues par deux ou trois soldats. « On fera bien d’y déjeuner et si on y trouve du riz, on en achètera pour ne pas toucher aux provisions, Généralement, les Hova donnent, ou du moins donnaient, aux Blancs de passage quelques provisions, toujours au nom de la Reine. »
Après le déjeuner et un petit repos, il faut reprendre la route, le village où l’on doit coucher étant loin et le chemin difficile. On se retrouve d’abord au milieu de grandes plaines désertes qui n’ont pour toute végétation qu’une herbe courte et clairsemée au-dessus de laquelle s’élèvent des « satrana », palmiers de 4 à 5 m de hauteur en moyenne.
« Les grandes feuilles dures, fouettées par les bises du Sud-est, se heurtent durement en rendant un son lugubre. La vue continuelle de ces arbres étranges finit par attrister. » Le chemin suivi, les quelques monticules gravis, la terre, tout cela est d’un rouge vif qui « fatigue péniblement la vue »
« Aucun oiseau, aucune bête ne vient égayer ces mornes solitudes. Aucun bruit, aucun cri, si ce n’est dans le lointain, la grande voix de la mer. » Toute cette contrée porte l’image de la désolation. Le parcours longe parfois de grands cratères, « volcans éteints ou lacs desséchés ». « L’on se demande si l’on n’est pas sur les rives de quelque mer morte (…) si ces plaines silencieuses n’ont pas retenti des cris joyeux d’un peuple disparu. »
Le voyageur poursuit sa route en empruntant un chemin qui est « la grande voie militaire, celle qui fait communiquer directement l’Imerina avec le Nord ». Pendant cette journée, on ne trouve aucun cours d’eau important, mais beaucoup de petits ruisseaux, de torrents sans nom plus ou moins nourris suivant la saison, mais que l’on peut franchir, en tout temps, lorsqu’on connait les gués, « et les Malgaches ont pour cela un flair admirable ». Sans trop se presser, le voyageur arrive à Irodo vers 19 heures. Le village offre quelques ressources: il est assez grand, bien planté et fait l’effet d’un oasis dans le désert.

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