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Bemiray – « Pour que la mer ne soit plus la limite de notre rizière »

On affirme que la cigarette tue, et c’est vrai, si l’on se réfère aux maladies cancéreuses qu’elle engendre. Toutefois, le tabac est source de recettes importantes pour l’État : l’économie passe avant la santé. Le deuxième sujet du chroniqueur Tom Andriamanoro a trait aux femmes à pouvoir et du pouvoir : elles sont loin d’être des « fanaka malemy ». Enfin, on peut dire beaucoup de choses sur le cocotier, en particulier le secouer, au propre comme au figuré !

Tabac – Une fumée qui rapporte gros

Quelle relation trouver entre le tourisme d’aventure « soft » qui figure parmi les produits les plus appréciés de la destination Madagascar et… le tabac ? Une certaine chronologie peut-être, en parlant de la descente de laTsiribihina en chalands réaménagés en cantines flottantes dotées d’un solarium permettant de jouir d’une vue imprenable sur tout le parcours. Rien ne se perd, tout se transforme, car ces embarcations résistant à la rouille remontent à l’époque de la colonisation et des plantations, dont elles assuraient aussi bien le ravitaillement que l’écoulement des produits, en premier lieu le tabac.
Des grandes familles bourgeoises de la capitale ont su faire fortune dans la filière cigarette et tabac à chiquer, ciblant aussi bien les citadins que les paysans en malabary. Toutes les catégories sociales étaient assurées de trouver leur péché préféré à toute période de l’année. La santé a toujours été le benjamin des soucis du consommateur.

L’image affichée sur le paquet  de cigarettes ne dissuade guère  le Malgache de ne plus en fumer.
L’image affichée sur le paquet de cigarettes ne dissuade guère le Malgache de ne plus en fumer.

Avant 1969, la filière était gérée par la Seita, laquelle a passé ensuite le relais à l’Ofmata. Un premier déclin au profit des cultures vivrières a été ressenti durant les années 1970. La recherche d’un nouveau souffle en matière de partenariat menait vers la fin de la décennie suivante à l’entrée en lice du groupe Bolloré qui cède stratégiquement ses parts dans le holding Coralma à Imperial Tobacco. On est alors en 2001.
Mais que savoir en priorité sur cette plante dont le meilleur terreau semble être la polémique qu’elle suscite ? Le tabac pousse aussi bien en milieu tropical que tempéré, mais un risque de brûlure des feuilles est réel au-delà de 30°C. À Madagascar, cinq régions répondent à ses exigences en matière notamment de sol : l’Itasy, les parties Nord et Sud des Plateaux, Mahajanga et Miandrivazo. Concernant les techniques de culture et de traitement post-récolte, on citera le passage en pépinières des jeunes plants, leur transplantation dans les champs, le séchage, une fois la récolte effectuée, et la fermentation pour éliminer les constituants nocifs, et stabiliser le taux d’humidité aux alentours de 13%. Le rendement dépend des variétés, des zones, et des fumures utilisées. Il peut varier entre 500 et 1 500 kg de feuilles à 28% d’humidité par hectare. De quoi faire tourner à plein régime les chalands d’avant les temps nouveaux du tourisme.
Trois gammes de produits sont commercialisées : le tabac de coupe pour scaferlati et pipes, le tabac pour cigarettes, et le tabac à chiquer. Selon ces destinations et leurs spécificités, on peut compter jusqu’à quatre variétés : le tabac corsé destiné au tabac à chiquer, le tabac noir pour les
« goûts français » ou caporal, le tabac clair léger « air cured » pour les « goûts anglais », et enfin le « tabac jaune » pour les cigarettes « goût américain ».
Comment s’en passer ?
La qualité du produit obtenu dépend de plusieurs facteurs :
* Les procédés de séchage qui peuvent se faire en séchoir comme pour les tabacs corsés, à l’air libre, et au feu direct ou indirect. Ce procédé au feu est utilisé pour la variété « Virginie ».
* Après le séchage vient la mise en masse d’attente. À ce stade, le tabac est dit « vert ».
* Vient enfin le triage des feuilles selon des critères tenant compte de leur état physique, leur longueur, et leur couleur. Elles sont rassemblées par groupes de 25 à 30.
Le conditionnement consiste à faire fermenter ces groupes de manière à développer leurs qualités. Les manufacturiers procèdent souvent à des mélanges de variétés qui doivent être homogènes et aussi constantes que possibles. Il existe quatre types de mélanges :
– celui du tabac noir,
– celui des tabacs orientaux,
– celui des tabacs à goût anglais,
– celui des tabacs à goût américain.
En quoi le tabac occupe-t-il une place de tout premier ordre qui le rend quasi-intouchable sur le plan socio-économique ? Ces quelques indicateurs chiffrés, même s’ils datent d’il y a quelques années, peuvent suffire pour s’en convaincre :
-Les planteurs familiaux de l’Ofmata varient de 20 000 à 30 000 selon les années.
-La Sacimem, qui a une usine à Antsirabe, produit environ 2,6 milliards de cigarettes par an, soit 130 millions de paquets de 20 cigarettes
-Le tabac à chiquer est produit par de légendaires et riches manufacturiers que sont Ambaniandro (1938), Tsy Lefy (1941), Tsarasaotra (1943)
En 2003, la vente par Promodim procure à l’État des recettes fiscales équivalant à 10% des recettes annuelles de l’État.
La question qui se pose est d’une simplicité désarmante : Comment s’en passer ? Dans plusieurs pays d’Europe on vulgarise les paquets anonymes, d’où sont exclus tous éléments attractifs incitant à l’achat. À Madagascar, les photos de maladies sur ces mêmes paquets sont un échec : les messages ne parviennent pas à destination, la grande majorité des consommateurs malgaches achetant encore leurs cigarettes à la tige. Tout cela sent les initiatives prises juste pour se donner bonne conscience. Ce n’est pas demain qu’on parlera des volutes de fumée cancérigènes au passé…

Pour cueillir les noix, il faut grimper sur le cocotier, tandis que pour faire descendre le cueilleur il suffit de secouer le tronc !
Pour cueillir les noix, il faut grimper sur le cocotier, tandis que pour faire descendre le cueilleur il suffit de secouer le tronc !

Arbre du jour – Le cocotier

Inventée par on ne sait quel ethnologue en chambre, une légende court dans une tribu d’Afrique, comme quoi une fois devenus improductifs, les ainés seraient obligés de grimper au sommet d’un cocotier, tandis que leurs descendants, réunis au pied de l’arbre, unissent leurs forces pour secouer le tronc et … faire tomber le vieux. À Madagascar, loin d’être cet instrument de torture, le cocotier est presque un symbole de vie, offrant nourriture, toiture, bois de charpente, vêtements et ustensiles… Quelque part dans le Pacifique aussi, il existe toute une théologie du cocotier où il est admis comme image du salut humain.
Le cocotier est un arbre dont le seuil de rentabilité n’est atteint qu’en exploitation semi-industrielle, après une longue immobilisation de capitaux. Ce n’est pas pour rien que dans certaines régions de Madagascar, on ironise sur une personne qui a choisi de s’installer ailleurs et qu’on a perdue de vue depuis un certain temps, qu’elle est partie planter des cocos (lasa namboly coco). Seules les coopératives et les grandes exploitations peuvent avoir l’envergure requise par la filière. La noix de coco devient dès lors une culture de rente, et le coprah peut faire l’objet de spéculations hors de portée des petits paysans.
L’Afrique paraît réticente, d’autant plus qu’elle possède des productions de substitution loin d’être inintéressantes. En matière d’oléagineux, le Sénégal et le Soudan possèdent d’immenses plantations d’arachide. L’Afrique du Sud est un grand producteur de soja, le Burkina Faso de coton, les autres pays d’Afrique de l’Ouest misant pour leur part sur le palmier à huile. Autre frein puisant sa source dans les mœurs, entre le travail requis par l’exploitation du coco et les habitudes de cueillette sur fond de farniente, le choix des populations est vite fait. Celle-ci se satisfaisant du plaisir donné aux palais gourmands par la noix de coco râpée en ingrédient d’accompagnement au poisson ou à la volaille en sauce curry.
Et le Pépé improductif de la vilaine légende est-il toujours au sommet de son cocotier de malheur ? Cela rappelle une histoire vraie, celle d’un membre des forces de répression du GMP lors des troubles de 1975. Poursuivi par une foule en furie, il a cru ne pouvoir trouver son salut qu’en grimpant au sommet d’un des pylônes de télécommunication d’Alarobia. Personne n’a pensé à secouer inutilement l’ouvrage pour l’en faire tomber, choisissant au contraire de s’asseoir par terre pour voir la suite des évènements. Cette suite a été que l’agent a fini par réaliser qu’il lui fallait tôt ou tard redescendre, et c’est ce qu’attendait patiemment le « Comité d’accueil ». Fin intentionnelle d’une horrible histoire authentique.

Des femmes du pouvoir :  la Reine Ranavalona Ière,  la Première ministre indienne Indira Gandhi,  et la Chancelière allemande Angela Merkel.
Des femmes du pouvoir :
la Reine Ranavalona Ière,
la Première ministre indienne Indira Gandhi,
et la Chancelière allemande Angela Merkel.

Femmes et pouvoir – Elles font la loi !

Une femme fait la une de l’actualité africaine. Plus tout à fait jeune, puisque Grace Mugabe est quinquagénaire, mais suffisamment encore car il n’est pas donné à tout le monde d’avoir vingt ans de moins que son conjoint. Madame n’est toujours pas veuve, l’état naturel des authentiquement vieilles. Quant à nous sur notre île, que Zanahary et l’Histoire nous préservent d’une réincarnation de Mme Veuve Radama 1er, mais sait –on jamais…
Retour au Zimbabwe où l’Armée veut assainir l’entourage du Vieux, question en fait de l’éliminer pour de bon sans toucher à ses BE6cheveux blancs, et surtout sans encourir une condamnation pour « Coup d’État ». Il suffisait d’y penser ! Même si leur cas n’a aucune similitude, Grace saura-t-elle être aussi intelligente qu’une de ses homonymes, Graca Machel, Première dame mozambicaine devenue en un tournemain Graca…Mandela ? Autre forte personnalité, la veuve d’Arafat qui tint tête aux dignitaires palestiniens sur la question de l’héritage de son mari. Il est vrai qu’elle était chrétienne comme les femmes de Sadate, d’Abdou Diouf, ou d’Abdoulaye Wade.

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Teigneuses
Il faut reconnaître qu’en arrivant à l’étage du pouvoir, les femmes dévoilent une poigne qu’on ne leur soupçonnait pas, laissant à leurs maris le soin d’enfiler au besoin des gants de velours. De compagne effacée et muette, Madame peut se métamorphoser à l’instar d’Evita Perón, d’Imelda Marcos, ou d’Hillary Clinton. Et on ne parle pas de celles qui avaient déjà l’autorité en elles, bien apparente, et n’avaient plus à passer par une quelconque mue : Golda Meir, Indira Gandhi, Margaret Thatcher…

Des femmes à influence politique puissante : l’Argentine Evita Perón, la Philippine Imelda Marcos, et la Zimbabwéenne Grace Mugabe.
Des femmes à influence politique puissante : l’Argentine Evita Perón, la Philippine Imelda Marcos, et la Zimbabwéenne Grace Mugabe.

Il n’est pas toujours nécessaire de se rapprocher des sommets pour s’en rendre compte : voilà que nos rues se peuplent de jeunes femmes en treillis vert olive et bottes de saut. Pour le moment, elles règlent la circulation et savent être teigneuses en diable en collant des contraventions sans un battement de cil. En somme Messieurs les hommes, les temps et les donnes changent. Pour rester éveillés, fredonnez donc ce refrain de l’interprète attitré de Lemmy Caution au cinéma : « Les pépées font la loi, mon pote prend garde à toi ».

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Rétro pêle-mêle

Les petits déjeuners de la Banque mondiale. Nous sommes en 2003, et la représentation de la Banque mondiale à Antananarivo effectue un véritable rebranding de sa politique de communication. Chaque troisième jeudi du mois aux premières heures est désormais réservé à la presse pour un brise-glace très couru par la profession : au programme, café au lait fumant ou thé, large éventail de viennoiseries, jus de fruit frais, et les principaux dossiers en cours concernant Madagascar. Seuls s’étonneront de cette nouvelle approche ceux qui ne connaissent pas toutes les qualités du représentant Hafez Ghanem, véritable maître-ès-données économiques et financières sur Madagascar, et de son « Mister Comm » Jocelyn Rafidinarivo alias Jean-Louis Rafidy, un homme de médias rompu aux arcanes financières de Bretton Woods pour avoir fait partie pendant quinze ans du Service économique de l’ambassade malgache à Washington.

Hafez Ghanem était le country director à Madagascar  de la Banque mondiale,  de 2000 à 2004.
Hafez Ghanem était le country director à Madagascar de la Banque mondiale,
de 2000 à 2004.

Lors d’un rendez-vous consacrée à l’environnement et à la pauvreté, qui eut lieu au lendemain d’une grand’messe du document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), la Banque leva le voile sur le troisième Programme environnemental (PE) qui soutient financièrement le Plan national d’action environnementale (PNAE), voulant visiblement en finir avec certaines idées réduisant l’environnement à un thème coûteux pour ateliers et séminaires. Chiffres à l’appui entre un pain au raisin et une boisson chaude, ces arguments furent démontés : les deux premières versions du PE permirent par exemple la constitution et l’entretien d’un réseau de quelque quarante aires protégées occupant 1,7 million d’hectares.
Les aires protégées remplissent trois fonctions principales, à savoir :
-la conservation d’une biodiversité exceptionnelle plaçant Madagascar dans le club très fermé des 18 pays à méga diversités,
-le support de l’écotourisme,
-la régulation du cycle hydrologique et la protection des zones de culture contre la sédimentation.
Et à quand celle contre les pyromanes, doit-on s’impatienter du côté de l’Isalo ?

Lettres sans frontières

Francis Brunel
In RAJASTHAN JAISSALMER

Un mirage au cœur du grand désert

L’historien raconte comment le prince Radjpoute Batthi, désireux de trouver un site invulnérable pour sa capitale, aboutit à cette fameuse montagne Tricouta. Il rencontra un ermite près d’une source et, selon la coutume, vint s’incliner devant lui. Le sage montra alors les rochers et la source, puis lui désigna un roc portant l’inscription suivante : « O Prince des Yadeovansi, viens sur cette terre et érige une citadelle triangulaire sur le sommet de cette montagne. Prince de la race des Yadavs, érige ici ta demeure ! » Et l’ermite ajouta : « La citadelle subira deux sacs mais elle tiendra ».
L’imagination des Bhattis s’empara de cette prophétie et, en 1156, leur chef Jaïssal jeta les fondations de Jaïssalmer, « l’œil de Jaïssal », dont il fut le premier Rawal. Ils se réclamèrent du divin Krishna et de la race lunaire des Yadavs, les Chandravansis, ou « Fils de la lune ». Erigée sur les rochers du Tricouta, Jaïssalmer connut plusieurs sièges dont le plus dur fut celui d’Allaouddin en 1294 qui la fit mettre à sac. La place-forte du désert changea encore de mains. Les Rathores s’en emparèrent avant qu’elle ne retourna aux Batthis. Attaquée à plusieurs reprises par les Moghols, elle résista vaillamment et acquit une solide réputation d’inexpugnabilité.
Placée sur la route des caravanes, de la soie, des épices et des fruits secs qui traversent le désert vers la mer, Jaïssalmer devint vite florissante, les marchants venant d’Égypte, d’Arabie,d’Irak et même d’Afrique y rencontraient ceux qui venaient de Perse ou d’Asie centrale. Ils troquaient leurs marchandises dans les caravansérails et faisaient leurs provisions avant de repartir non sans avoir payé les taxes et droits sur toutes leurs transactions, y compris celles avec les commerçants locaux, ce qui était une source considérable de revenus pour le trésor royal.
Tout en se promenant, voici que surgit la demeure de Salim Singh. Elle étonne par ses étages et ses balcons superposés en encorbellements, sa façade de pierre jaune ciselée et son toit à coupole bleue. Ce fut la résidence d’une très riche et ancienne famille de marchands, les Mehtas, devenus ministres héréditaires des Rawals, en raison de leur immense puissance financière. L’histoire de Salim Singh est assez étrange : l’argent, l’intrigue, le faste, le poignard, le poison, et la passion de la puissance s’y entremêlent tour à tour. Devenu ministre après l’accession du Rawal Moulrajt en 1762, il prit virtuellement le pouvoir, éliminant la quasi-totalité de la famille royale, avant de périr à son tour, empoisonné…

Textes : Tom Andriamanoro

Photos : L’Express de Madagascar – AFP