Notes du passé

La main-d’œuvre de plus en plus difficile à recruter

Pour convaincre le ministre des Colonies, Lebrun, de construire la ligne ferroviaire Tananarive-Antsirabe (TA), le gouverneur général Picquié vante les richesses potentielles du Vakinankaratra qui stimulent la robuste économie paysanne. Mais selon Jean Fremigacci, « en fait, l’administration coloniale lança le projet TA non pas en fonction d’études préalables de rentabilité, mais tout simplement parce qu’il apparaissait d’une réalisation relativement aisée » (lire précédente Note).
L’entreprise ne devait pas susciter de problème majeur de financement. « Ce n’était pas là sa moindre vertu aux yeux d’un gouverneur, ancien inspecteur des Colonies et directeur du contrôle, corps dont la réputation de rigueur financière n’était pas usurpée. Chez ses administrés, Picquié devait laisser de fait, le souvenir d’une extrême ladrerie. » En réalité, après avoir autorisé deux emprunts pour la construction du chemin de fer Tananarive-côte Est (TCE), la métropole refuse d’accroitre
l’endettement pourtant fort modéré de la Colonie. Mada­gascar manquant d’homme, on ne peut y injecter de capitaux.
En attendant, la Colonie doit se débrouiller toute seule et, d’ailleurs, précise l’historien, sur le plan strictement comptable, elle peut supporter les charges de la construction de la TA. En outre, l’achèvement de la construction de la ligne TCE rend disponibles des sociétés métropolitaines qui, après avoir érigé les grands ponts de la dernière section, placent des représentants sur place.
Quant au problème de la main-d’œuvre, il ne présente pas la même acuité sur les Hautes-terres que dans les régions côtières. À Antsirabe, elle est « bonne, abondante et bon marché ». Les ouvriers se présentent d’eux-mêmes sur les chantiers et « leur présence est soutenue là où il y a un salaire régulier et proportionné avec leurs capacités ». Et « les indigènes de la province, façonnés par l’Euro­péen, acquièrent de l’habileté et de la souplesse, certains même se spécialisent et finissent par devenir des auxiliaires précieux ».
Or, d’après Jean Fremigacci, ces affirmations optimistes, sans être fausses, « masquent certains aspects de la réalité ». La population du Vakinankaratra (districts d’Antsirabe et Betafo) n’est pas aussi nomade que l’administrateur Delpit voudrait le faire croire, car elle est traditionnellement d’une humeur indépendante, « héritage des modalités de peuplement de la région qui, jusqu’au XIXe siècle joue le rôle de zone refuge ». Cette population a une tendance marquée à éviter tout contact avec les autorités, précise l’historien, et pour échapper à l’impôt, elle se réfugie dans la montagne et dans l’ouest désert de la province.
Quant aux anciens esclaves qui n’ont pas fui, ils restent très attachés à leurs anciens maitres par des liens autres qu’économiques. Ce qui explique le double marché du travail, ajoute-t-il : les colons européens ont du mal à trouver des employés réguliers pour un salaire satisfaisant, alors que les propriétaires malgaches recrutent facilement des ouvriers moyennant un salaire de misère.
Le chef de la province Béréni y voit « une dérogation à la loi de l’offre et de la demande, attribuée à l’insuffisance des besoins de la population ». Mais l’explication est ailleurs, écrit Jean Fremigacci. Pour l’ancien esclave, le salaire proposé par son patron représente la taxe personnelle et celle de l’AMI (assistance médicale indigène), le pseudo-salarié vivant chez ce dernier en-dehors de l’économie monétaire. Concer­nant les paysans libres des communautés villageoises, le salariat ne leur apporte qu’un complément de ressources et, en fait, il est saisonnier et fait défaut à l’époque des travaux agricoles, surtout rizicoles.
L’administration ne peut qu’émettre un vœu pieux : « C’est à l’Européen qu’il appartient de détourner à son profit, par des conditions plus tentantes, les indigènes vers ses entreprises. » Tel n’est pas le cas car souvent, l’employeur « oublie » de payer les salaires dus, d’où les conflits de travail constatés, lesquels peuvent aussi découler du « néfaste système de commandeur ».
L’auteur donne un dernier facteur susceptible de déclencher une crise de la main-d’œuvre, la conjoncture. Si en 1910-1912, l’offre de travail est abondante parce que la demande est faible et la pression fiscale très forte, la situation se renverse les deux années suivantes grâce à l’essor agricole et minier. Ainsi, le boom du graphite provoque « un recrutement de plus en plus difficile » : dans le Vakinankaratra, les salaires augmentent d’un tiers en 1912-1913, celui des repiqueuses de riz se multiplie par quatre. Les charrois absorbent une main-d’œuvre de plus en plus abondante si bien que les transporteurs doivent aussi engager de jeunes enfants…

Texte : Pela Ravalitera – Photo : Archives personnelles

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