Opinions

La messe est dite : La religion football

Curieusement, certaines de mes dernières lectures m’ont ramené à la plus connue des citations- et sans doute aussi la moins comprise- de Nietzsche. Il s’agit du fameux extrait du Gai Savoir : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! » Comme je l’ai souligné, la citation, prise au premier degré, peut choquer, et être sujette à l’incompré­hension. Je ne vais pas m’étendre sur son sens. C’est plutôt la suite, moins connue, qui est l’élément déclencheur de cette réflexion : « Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? » Quels jeux sacrés seront à même de colmater le vide laissé par le premier constat ? Ce vide est comblé par le retour du culte du jeu, par la résurgence de la sacralisation des Jeux olympiques antiques (le film documentaire de Leni Riefenstahl sur les Jeux olympiques de Berlin de 1936 avait justement pour titre Les Dieux du stade) ou de son équivalent contemporain : la grande messe planétaire de la Coupe du monde de la FIFA.
Aujourd’hui, on revient au culte antique du corps (vous comprenez mieux le sens de la citation de Nietzsche ?) mis en avant, avant l’apogée du christianisme qui a infériorisé la part du corps par rapport à celui de l’esprit, par les Grecs, inventeurs des Jeux olympiques, qui soumettaient le monde « civilisé » d’alors à son monopole culturel. On connait par exemple l’assiduité de Socrate au gymnase, on sait également que Platon est en fait un surnom dont le sens est « aux larges épaules ». Si au Moyen-âge l’unité européenne était entretenue par le christianisme, aujourd’hui et comme l’ont prouvé ces derniers jours de communion mondiale, le football correspond à la définition étymologique du substantif religion dont la racine latine signifie relier. Il relie les différentes civilisations entre elles au moment du coup d’envoi d’un match qui fait office de son de cloche appelant les fidèles situés à des fuseaux horaires différents à se mettre devant un poste de télévision.
Comme les religions, celle du football s’articule autour de nouvelles idoles. Elles peuvent prendre des noms différents comme Messi, Ronaldo, Mbappé, Modric, de Bruyne, Hazard, Salah,… Comme toutes les idoles,
en ces personnalités semble se jouer un phénomène de cristallisation au sens stendhalien du terme : elles sont élevées à un degré de perfection extrême. Elles sont présentes dans la vie des adeptes à travers leurs images sur les papiers glacés placardées sur les murs et qui sont les substituts des statuettes de Baal, de Ganesh, ou d’Ishtar,… La cristallisation est toujours portée à un degré extrême : elle peut prendre la forme d’un aveuglement qui ferme les yeux sur les erreurs et qui pardonne tout. Souvenons-nous du coup de boule de Zidane en 2006. Elle peut cependant aussi être une interdiction à l’erreur. Ainsi peut s’expliquer l’extraordinaire proportion de la déception mondiale, hors du commun, après le penalty manqué de Messi contre l’Islande.
L’histoire d’une religion est aussi indissociable des actes de fanatisme qui la circonscrivent. Le fanatisme est, comme on le sait, la religion pervertie par les sombres couleurs de la haine suscitée par les idoles, souvent malgré elles. En 2014, des menaces de mort ont été lancées, depuis la Colombie, contre le défenseur de l’équipe de la quatrième division française Chasselay, Soner Ertek qui sortit, malgré lui, de l’anonymat grâce à son tacle qui a privé Radamel Falcao du mondial brésilien. La haine peut aussi être tournée vers celui qui, par malheur, arbore l’image du traître à l’origine de l’ébranlement des fondations du temple. On raconte que Pythagore, qui était un chef de secte qui prétendait posséder une cuisse en or avant d’être un philosophe et un mathématicien, aurait ordonné la mise à mort par noyade d’un disciple qui a commis la « faute » de découvrir l’existence des nombres irrationnels. En 1994, le défenseur Colombien (toujours la Colombie, ce pays du continent où on dit justement que le football est une religion) Andrés Escobar Saldarriaga reçut douze balles dix jours après avoir fait l’erreur de marquer le but contre son camp qui a prématurément éliminé sa sélection.
La messe a été dite hier en ce qui concerne l’édition de 2018. En attendant la prochaine grande messe mondiale qui, normalement, devrait se tenir dans un petit État du Golfe Persique où Dieu est vivant et où ses fous continuent de faire régner des lois prohibitives d’une ère révolue pour beaucoup, on reviendra aux championnats nationaux, aux compétitions continentales qui tiendront lieu de cultes ordinaires.

par Fenitra Ratefiarivony

Erratum de la chronique « Méditations politiques » : lire…une théorie attribuée à Noam Chomsky au lieu de…une théorie de Noam Chomsky.

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