Notes du passé

Des expéditions chinoises pour étudier les barbares

Deux mythes existent sur l’installation des Chinois à Madagascar. Le premier est celui d’une ancienne implantation, le second évoque des origines datant de l’introduction de coolies en 1901 comme main-d’œuvre pour la construction du chemin de fer Tananarive-côte Est. (lire précédentes Notes). Mais les Chinois installés depuis la colonisation « dénient définitivement d’être venus dans l’île comme coolies ou d’en être les descendants ».
Selon Léon M. S. Slawecki, pour essayer d’expliquer l’orientalité évidente des Malgaches, certains écrivains introduisent l’idée d’une influence sinon d’une ancienne implantation chinoise dans le pays. Il cite alors Rakoto-Ratsimamanga qui parle des anciens manuscrits arabes et chinois, mentionnant même des voyages de commerçants chinois et japonais sur la côte africaine… « L’existence bien avant l’ère chrétienne d’une importante voie commerciale sino-japonaise traversant l’océan Indien et Madagascar pour se terminer au Sofala (Afrique) en est la preuve. »
Toutefois, un vrai commerce chinois dans l’océan Indien, rétorque Léon Slawecki, ne se développe pas avant la dynastie de Soung, soit en 960-1260 après Jésus-Christ et les jonques engagées dans ce commerce ne sont pas sorties des limites du Golfe Persique. En 1226, un mandarin écrit une géographie intitulée « Chu-fan-chi » (Records des barbares) à base de renseignements recueillis auprès de voyageurs dans un port de la Chine méridionale.
« Presque tous ces faits ont été empruntés aux Arabes, surtout ceux relatifs à l’Afrique. Il y est question de l’Egypte, de la Lybie, du Maroc, de la Côte somalienne, et peut-être des Comores (Kan-mei) et de l’île de Pemba ou Madagascar (K’un-lun-tsong-hi). » Mais, précise l’auteur, « ces dernières identifications sont très difficiles à confirmer, mais il est certain que la Chine a entendu parler de Madagascar ou tout au moins d’un nom qui lui ressemble situé en Afrique, sous la dynastie de Yuan (1260-1368) au cours des séjours de Marco Polo en Chine ».
Edouard Ralaimihoatra (Histoire de Madagascar) voit, pour sa part, des « immigrants chinois emmenés dans l’Extrême-Sud de Madagascar par des expéditions maritimes de Tchen Ho entre 1405 et 1433, sous le règne de l’empereur Tch’eng Tsou ». Pour Léon Slawecki, « c’est une conception erronée des expéditions de Tchen Ho. Entre 1405 et 1433, il y en sept en particulier, à destination des comptoirs arabes de Malinda, Brava et Mogadischo. Rien ne prouve qu’elles allèrent plus au sud de celui-ci ».
Le seul fait certain est que le but de ces expéditions, dont l’une se compose de 62 navires transportant 37 000 hommes, « était de chercher des produits venant des pays d’Outre-mer », d’augmenter le prestige personnel du troisième empereur de la dynastie Ming et de rétablir le renom de la Chine à l’étranger. Duyvendak trouve, quant à lui, une raison très précise à ces voyages à l’étranger : « chercher une girafe pour la cour impériale parce qu’ils l’ont confondue avec une licorne, symbole de la bonne fortune en Chine » (« Les grands voyages maritimes chinois au début du XVe siècle).
Enfin, parmi les preuves soutenant le mythe d’une ancienne installation chinoise à Madagascar, Léon Slawecki note un dernier fait « mal interprété ». C’est la présence de morceaux de poterie d’origine chinoise dans les fouilles de Vohémar et d’autres endroits de l’ile de Madagascar. Ils datent des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Ils sont découverts à l’emplacement des anciens comptoirs souahilo-arabes et antalaotra et correspondent aux établissements de même nature installés sur la côte orientale de l’Afrique où sont découverts des objets semblables. Ce sont plutôt « les résultats et les vestiges du commerce arabe quand l’océan Indien était encore une mer musulmane ».
Gaudebout et Vernier (Les fouilles de Vohémar) remarquent : « On peut objecter qu’il est bizarre que des Arabes aient eu de la vaisselle chinoise à Madagascar ; il se peut fort bien que cette vaisselle ait été apportée par des voyageurs chinois ou des commerçants chinois ». Après la mort du troisième empereur de la dynastie Ming, toute expédition cesse. Car ces expéditions ont, du point de vue chinois, « fourni toutes les connaissances qui étaient nécessaires ou utiles, les barbares et leurs coutumes ont suffisamment été étudiés, un contact ultérieur n’était pas désiré du tout », conclut Duyvendak.

Texte : Pela Ravalitera – Photo : Archives personnelles