Chronique de Vanf

Mécénat

C’était définitivement mieux avant. Il suffit pour m’en convaincre de parcourir la rubrique «Les Lettres, Les Arts» de la défunte «Revue de Madagascar», éditée dans les années 1960s par le Service général de l’information. Exposition de sculptures à la Maison de la Réunion, exposition d’aquarelles à la Maison des anciens combattants, exposition des dessins à la plume de Woulkoff au Syndicat d’initiative, exposition polynésienne au Musée d’Art et de civilisations, exposition-vente des Ateliers d’Art appliqué à la Chambre de commerce, exposition des amateurs de statuaire à la Galerie d’Art de Ranivoson, soirée cinématographique avec le film «Itoerambolafotsy» au Cercle Franco-Malgache, concert de la Radio-Université à la Tranompokonolona Analakely, récital à la Tranompokonolona d’Isotry, lecture de «Tao anatin’ny sarotra» par l’association pour le développement des bibliothèques à la Bibliothèque nationale, lecture-spectacle au Centre culturel Albert Camus, quintette bavarois au Goethe Institut, la troupe Alvin Ailey à la résidence de l’ambassadeur des États-Unis, soirée de gala au grand amphi du campus universitaire, salon du CALAM à la galerie Roche, soirée récréative de la troupe «Imadfolk» d’Odéam Rakoto au Palais d’Andafiavaratra… À la Salle de spectacle du Collège Sainte-Famille, à la Salle des fêtes du Collège Saint-Michel, au sous-sol du magasin Comte rue Amiral-Pierre, dans les vitrines du Hall d’information, à la galerie Place Goulette du Département des Arts du Ministère des affaires culturelles… Les Lettres, Les Arts, La Culture, à foison, partout.
C’était il y a soixante-cinquante ans. C’est dans ce contexte que naquit un double prix littéraire, malgache et français. Le jury en était prestigieux. Présidait le jury du Prix de langue malgache, Prosper Rajaobelina, alors directeur de l’ENAM (école nationale d’administration de Madagascar) et auteur des «Lahatsoratra Voafantina» (1948) ; comme membres du jury du Prix de langue malgache, Samuel Rajaona, alors Directeur de l’enseignement secondaire, et Emilson Daniel Andriamalala, lauréat de la première édition de 1962 pour son roman «Fofombadiko» ; dans le jury du Prix de langue française, siégeait Flavien Ranaivo (1914-1999), poète fameux, président de la société des amis de la bibliothèque universitaire et alors Directeur du Service général de l’Information. Le président dudit jury était Robert Mallet, lui-même auteur littéraire, et alors Doyen de la Faculté des Lettres.
Dans son discours du 28 novembre 1963, le secrétaire général des Prix, Pierre Bornecque, réussit l’exploit d’une allocution toute en vers : «Pourquoi sommes-nous en ce lieu rassemblés ? / C’est qu’un jour, un Mécène, homme riche et comblé / Naît à Madagascar ; c’est un pieux Bohra. / Ses parents sont Indiens, ni alcool ni tabac / Ne touchèrent jamais ses lèvres dès l’enfance ; / Son esprit fut très tôt attiré par la France ; / En français seul poète indien son oeuvre compte / Deux volumes de vers et un recueil de contes».
Le mécène en question est Daoudbay Akbaraly, auteur, avec Geneviève Chaumel-Gentil, de «Les Indes : impressions, contes, poèmes» (Imprimerie de l’Imerina, 1934). Dans un de ses poèmes, on reconnaît des échos lointains de l’Inde, terre de naissance des Kama-Sutra. Ledit poème se réclame «Sybaritisme» : il y est question de bayadères (danseuses indiennes), d’odalisques nues (une odalisque est une femme de harem), de plastiques sylphides (des femmes grâcieuses), du buste élancé d’une belle déesse, de ses seins comme des fruits roses, d’un corps fol et des élans lascifs d’une profonde amante et idole charnelle.
Daoudbay Akbaraly était reconnu comme le chef de la communauté indienne (le mot «karana» serait le terme sanscrit pour «comptable», occupation des membres de la communauté à bord des bateaux marchands), et la trajectoire de sa famille, depuis le Gujerat jusqu’au sommet du classement Forbes, pourrait être retracée chez Sophie Blanchy (Karana et banians : les communautés commerçantes d’origines indiennes à Madagascar, L’Harmattan, Paris, 1995). Mais, d’autres travaux d’importance évoquent cette «communauté indienne» (selon la terminologie même qu’utilisa un de ses membres, Azad Hiridjee, lors d’un colloque à Paris en novembre 1997) : Daniel Bardonnet, «Les minorités asiatiques à Madagascar», Annuaire français de droit international, vol.10, 1964, pp.128-224 ; Raymond Delval, «Les musulmans à Madagascar», Revue de Madagascar, premier trimestre 1967, nouvelle série, N°37, pp.5-32 (pp.15 à 27 concernant les Indiens) ; Ludovic Gandelot, «Les khojas Ismaïlis Agakhanis de Madagascar : des Gujaratis de l’Océan Indien (1885-1972) : communauté religieuse, politique et territoires», thèse de doctorat soutenue à Paris 7 en 2014.
La récente exposition «Madagasc’Art», qui s’était tenue au Musée du quai Branly, à Paris (France), avait eu pour mécène Hassanein Hiridjee. Sous la Renaissance, en Europe, c’est grâce à des mécènes que purent s’épanouir les Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange. Les auteurs et philosophes avaient leur protecteur, comme Voltaire chez Frédéric de Prusse ou Diderot auprès de Catherine de Russie. C’est à ce prix, «Les Lettres, Les Arts, La Culture».

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