Notes du passé

« Une preuve négative n’est pas une preuve »

Les prises de position sur le peuplement de la Grande ile, qui font leur apparition dans la seconde moitié du XXe siècle, « dessinent une tendance au rajeunissement de la chronologie de ce peuplement », indique Yves Janvier, dans son étude sur l’Histoire ancienne et océan Indien dans les perspectives malgaches, publiée dans les deux numéros de la Revue semestrielle d’études historiques Hier et Aujourd’hui de 1975 (lire précédente note). Les débuts de ce peuplement, selon la plupart, « pourraient encore être tenus pour contemporains des derniers siècles de l’histoire ancienne, telle qu’elle est délimitée auparavant».
Apportant sa propre contribution à ce problème, « dans les strictes limites de sa spécialisation », Yves Janvier insiste sur deux idées. La première est que l’absence de preuves archéologiques, constatée avec ou sans datation par des techniques de laboratoire, ne prouve absolument rien. Autrement dit, « une preuve négative n’est pas une preuve ». Les vestiges que l’on veut considérer comme probants sont « détruits à jamais », ou nuls « seront découverts plus tard ». Ce qui, souligne-t-il, n’autorise pas à tenir pour nulles les suggestions des sources écrites ou des traditions orales et « on ne saurait appuyer un abaissement de datation sur la seule absence des traces matérielles qui permettent de le réfuter ».
La deuxième idée d’Yves Janvier est le problème de la chronologie du peuplement de Madagascar qui, dit-il, ne peut être dissocié de la question de savoir si l’Antiquité méditerranéenne a connu ou touché l’ile comme certains documents le font supposer. Dans un autre article de la même revue, il démontre «d’une part, les réponses encore sujettes à controverses qu’on y a apportées et qu’on peut y apporter, et d’autre part, la manière de lier cette question à celle du peuplement et ce que l’on peut attendre de leur rapprochement ».
Sous le titre La géographie gréco-romaine a-t-elle connu Madagascar ?, il veut démontrer que cette question peut inciter à conserver l’hypothèse de travail d’un peuplement de Madagascar plus ancien, c’est-à-dire « qui remonteraient à plusieurs siècles avant notre ère ». « Si la chose se vérifiait définitivement, les commencements de l’histoire de Madagascar seraient donc impliqués dans celle de la période traditionnellement baptisée Antiquité. »
Yves Janvier revient alors sur ce qu’on entend par « histoire ancienne » qui, pour la plupart des Universités du monde, correspond à une conception des Occidentaux « qu’il n’y a d’autre Antiquité que la leur ». Ainsi, elles ordonnent celle-ci autour du Proche-Orient, de la Grèce et de Rome en « une suite quasi déterministe qui nous vient tout droit de Diodore de Sicile, auteur ancien bien dépassé pourtant ».
Plusieurs aspects importants de l’Antiquité méditerranéenne appartiennent effectivement au patrimoine culturel de l’humanité entière, précise-t-il, du fait des développements qu’ils ont connus sur la planète jusqu’à aujourd’hui. Il cite notamment la philosophie et la science grecques, le droit romain, l’élaboration du christianisme qui justifient l’étude de cette Antiquité-là.
Cependant, poursuit-il, à Madagascar, cette étude revient à intéresser un public d’étudiants aux fondements d’une civilisation d’importation, dont étrangère, « alors même que ces étudiants (fin 1960-années 1970) baignent dans une ambiance de décolonisation encore récente et que certains véhiculent parfois des consignes de repliement sur la culture et l’histoire nationales ».
Une adaptation s’impose, mais elle n’a pas été réalisée dès la fondation de l’Université de Madagascar. Il rappelle alors qu’auparavant, pendant une dizaine d’années, les programmes d’histoire apparaissent sous forme de « questions archi-classiques et en partie anecdotiques » sur Athènes et Sparte, le monde hellénistique, les guerres puniques ou l’empire des Antonins. « Elle restait ainsi, à force de tradition, destinée davantage à des auditeurs français que malgaches. »
Alors, puisque les origines malgaches, quoique encore mal connues, doivent être recherchées hors de Madagascar, voire très loin de l’ile, Yves Janvier estime qu’il faut élargir l’objet de l’histoire ancienne, traiter de préférence des thèmes universitaires et faire ressortir les liens entre l’Antiquité « classique » soit méditerranéenne et celle de l’océan Indien.

Texte : Pela Ravalitera – Photo : Archives personnelles