Editorial

Nombrilisme

La loi du nombre. Le dénominateur de toutes les crises est sans aucun doute la bataille du nombre de manifestants. Il n’a jamais été le même selon qu’on est du côté du pouvoir ou dans le camp des manifestants. Les zélateurs du Président en place ont toujours divisé par mille le nombre de manifestants pour rassurer leur patron et pour minimiser l’importance des manifestations. En 1991, Ratsiraka, dont la vision ne permettait plus d’apprécier convenablement les choses, était induit en erreur par ses proches et minimisait le nombre de ceux qui voulaient son départ, reprochant à ses détracteurs de ne pas avoir un compas à l’œil.
De leur côté, les partisans des manifestants multiplient toujours par mille le nombre de ceux qui soutiennent la lutte au quotidien pour impressionner le monde et l’opinion. On se garde bien de faire des plans serrés quand il n’y a pas grand monde et on prend soin de faire des plans larges quand les manifestants défilent d’Ambohijatovo jusqu’à la gare de Soarano. On est allé jusqu’à racoler dans les bureaux et les écoles, menaces à l’appui, pour augmenter le nombre de manifestants.
Certains journalistes s’amusaient même à compter le nombre exact de personnes que peut contenir l’avenue de l’indépendance sachant qu’un manifestant assis occupe 50 cm2 . Et ils ont trouvé une réponse sans avoir mesuré la superficie de l’avenue de l’indépendance. Tout ceci pour démentir les affirmations de leurs confrères au service de l’autre camp. Eh oui, l’autre dénominateur commun de toutes les crises est la prise de position de certains journalistes pour un camp ou un autre, une mouvance ou une autre. Des confrères en ont payé de leur liberté, d’autres ont dû s’exiler après leur « défaite». En revanche, certains plus vernis sont devenus ministres.
Le nombre est ainsi le seul argument pour justifier qu’une grève est légitime ou pas. Il est doublement trompeur. En 2001 comme en 2006 et 2013, tous les candidats ont pu remplir le Coliseum d’Antsonjombe mais le nombre de spectateurs a été divisé par dix mille dans les urnes pour beaucoup.
Il faut savoir que si les gens ne viennent pas grossir les rangs des manifestants, c’est qu’ils ne souffrent pas de l’insécurité, de la pauvreté, de la corruption, de l’injustice. Loin s’en faut. Ils sont déjà tellement pauvres qu’ils n’ont plus le droit de s’appauvrir davantage à l’issue d’une longue grève qui les prive de revenu au quotidien. Depuis un mois, l’économie tourne au ralenti. L’impasse qui menace, l’incertitude qui prévaut enseignent à la population de bien nouer le cordon de la bourse.
La journée du 21 avril l’a montré. La population est prête à combattre pour la justice, pour la bonne cause tête baissée et de façon irrépressible, mais elle n’est pas disposée à se mobiliser éternellement pour une cause déviée de son objectif originel. Au-delà du nombre, il faut retenir les motivations fondamentales qui animent les manifestants et en tenir compte. Ce qui n’a jamais été fait et ce qui explique la récurrence des crises.
De l’autre côté, une foule n’a jamais été le peuple. Il ne faut pas s’arroger de tous les droits à travers le nombre de manifestants. C’est fouler au pied le droit des millions d’électeurs qui ont donné leur voix au président élu. Le fait qu’il y a des manifestants un peu partout ne légitime pas un mouvement populaire. La démocratie veut que seule l’expression des urnes vaut légitimité et légalité. En dehors de ce contexte, il s’agit d’un nombrilisme puéril qui ne fait qu’augmenter un égo déjà artificiel et pour se convaincre de sa puissance.

par Sylvain Ranjalahy 

1 commentaire

Cliquez pour commenter

  • Bizarrement dans cet éditorial on parle de « population prête à combattre pour la justice, pour la bonne cause,… ». On se demande où cette population majoritaire qui a voté pour notre président se cache (dans les urnes) pour ne pas manifester son soutien envers la légitimité et la légalité. « Qui ne dit mot consent ». Cela voudrait-il dire que cette majorité silencieuse cautionne le mouvement des 73 députés?