Chronique de Vanf

Des Goebbels, des Berlusconi, des Murdoch

À l’époque héroïque de la radio, les collégiens que nous étions alors se piquaient de «capter» la deuxième chaîne malgache, essentiellement pour la musique diffusée par ses jeunes animateurs, sur la bande FM (la radio nationale avait le monopole des Grandes Ondes). Dix ans plus tard, à l’occasion des évènements de 1991, les premières radios privées, émettant en FM, eurent leur heure de gloire : pour la première fois, la propagande officielle de la Radio Nationale, comme les commentaires dithyrambiques des radios affiliées au régime, pouvaient être contrebalancés par les critiques tout aussi à sens unique des radios ralliées à l’opposition. Les deux tours de la dernière élection présidentielle de 2018 semblent ne pas avoir fait évoluer qualitativement cette vieille réalité manichéenne d’il y a 27 ans.
Par une étrange association d’idées, me vient à l’esprit «La Voix de son Maître», qui est pourtant un label musical anglo-saxon. Mais, dans la publicité, telle qu’on pouvait la consulter dans le mensuel «Le Madagascar Illustré» (fondé en avril 1932), «La Voix de son Maître» vantait des phonographes dont la Compagnie Lyonnaise de Madagascar était l’agent exclusif. Curieusement, en médaillon, c’est un chien qui prêtait l’oreille à «La Voix de son Maître».
Je redécouvre deux vieux textes (2000 et 2009) dont les analyses restent intéressantes pour le monde médiatique malgache de 2018-2019. Et d’abord celui de Gianni Vattimo, «La société de communication généralisée» (in Les clés du XXIème siècle, éditions Unesco/Seuil, 2000, page 309) : «Personne n’ignore que le réel est le fruit d’un jeu d’interprétation, devenu aujourd’hui plus explicite et plus complexe. L’autorité n’est plus unique, pape, empereur, État : de nombreuses «agences d’interprétation» coexistent. Toutes ces agences relèvent-elles du même système ? Certes, elles sont nombreuses, mais les empires de Berlusconi ou de Murdoch sont vastes.
Toutefois, la multiplication des centres de collection et de diffusion de l’information implique également une certaine entropie, donc la limitation de la possibilité de dominer. (…) Cette hypothèse invalide le pessimisme francfortien : l’école de Francfort estimait que le monde des médias était nécessairement, constitutivement, totalitaire.
En admettant qu’à chaque moyen d’information correspond un «Goebbels» (NDLR : le chef de la propagande d’Adolf Hitler), face à la multiplicité des moyens de communication, le nombre de Goebbels s’accroît et ceux-ci entrent donc en lutte afin de défendre des opinions contradictoires et des intérêts inconciliables (fin de citation).
De son côté, dans une série de textes métaphoriques («Dix jours qui ébranleront le monde», Éditions Grasset, 2009), Alain Minc imagina «Le jour où Google rachètera le New York Times pour un dollar» (pp. 49-61).
Après le rachat du New York Times par Google, s’imposa «la pensée unique du moment : le papier était mort ; les grands journaux allaient disparaître ; une nouvelle presse allait émerger sur le Web, avec des produits imprévus, une démarche professionnelle nouvelle, une conception différente de l’indépendance, une autre morale.
Le sentiment des commentateurs fut unanime : le New York Times que nous avions tous connu était en sursis. Soit, il était transformé en un journal haut de gamme plus cher et à plus faible diffusion, soit il disparaîtrait corps et biens et avec lui ses centaines de journalistes, des correspondants, se envoyés spéciaux, ses grandes signatures. En effet, un Google News badigeonné aux couleurs du New York Times fonctionnerait avec des journalistes d’un type différent, une philosophie aux antipodes de la presse traditionnelle, une déontologie d’une autre nature.
Les médias traditionnels, audiovisuels et écrits, s’affaissent (…) La révolution sera totale pour l’information. Le temps des coupures fait/commentaire, écrit/audiovisuel, pages chaudes/pages froides, direct/différé est derrière nous. Ce sont de nouveaux journalistes qui seront à l’oeuvre avec un savoir-faire allant de l’écrit à l’image, sans spécialisation ni priorité. Ils dépendront d’une hiérarchie chargée moins de relire les papiers comme autrefois que de faire preuve de retenue et de bon sens et de résister au flot de faux scoops et de rumeurs gratuites. Il demeurera certes quelques spécialistes de la réflexion et du concept, cantonnés dans des blogs plus ou moins bien mis en scène mais qui devront tous se soumettre à l’obligation de l’interactivité, devenue l’alpha et l’oméga.
Celle-ci sera en effet la religion de ce nouveau média, comme le culte des faits l’était dans la grande presse anglo-saxonne d’autrefois. L’interactivité et le dialogue entre l’internaute et l’émetteur d’informations et d’opinions aboliront toute forme de hiérarchie. Tous les faits se vaudront ; toutes les opinions seront équivalentes ; tous les savoirs se neutraliseront. Les optimistes y verront la forme parfaite de l’hyperdémocratie, les pessimistes le paroxysme du populisme (fin de citation).
Métaphore d’un scénario-catastrophe : pourquoi un média technologique chercherait à acheter une «vestale de la presse traditionnelle»? Parce qu’analyse Alain Minc, «L’acquisition d’une marque hors pair destinée à (…) donner à cette activité la crédibilité que, malgré sa puissance, elle n’avait pas encore acquise (…) Malgré la puissance du support Google, l’activité d’information est handicapée par le fait que, synonyme d’intelligence technique et d’inventivité commerciale, cette marque n’est pas un gage de fiabilité éditoriale. Au contraire, la mécanique de hiérarchisation des données et la structure des liens entre sites créent un halo mercantile qui va à rebours d’une information «objective»: l’utilisateur conserve un arrière-goût de scepticisme».
Scrupule de qualité, dira-t-on encore. Si «la fin de Gutenberg» est depuis longtemps annoncée, la disparition de l’écrit, nous n’en sommes pas encore là, à Madagascar. Pourtant, l’engouement de l’opinion publique va vers un choix entre hystérie radiophonique et «flot de faux scoops et de rumeurs gratuites» sur Facebook.
Alors, combien de «Goebbels», à l’image de «La Voix de son Maître», dans les médias malgaches post 1991, 2002, 2009 ? Pour s’aboyer dessus, s’annihiler, mais surtout abrutir l’auditoire et, pire, tuer la certaine idée de la démocratie. Et puisqu’on évoque «La Voix de son Maître», qui sont donc les Silvio Berlusconi et Rupert Murdoch de ces années prodigues ?

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