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Bemiray –

Les représentants de l’armée ivoirienne à Paris, lors du défilé du 14 juillet 2013  sur les Champs-Élysées.

Dans l’actuel Bemiray, Tom Andriamanoro consacre une grande partie de sa chronique à l’Afrique. Il évoque ainsi l’après-colonisation et les efforts de la France à maintenir son « empire », le premier génocide de ce siècle sur le continent noir ou la tragédie du Darfour, les difficultés rencontrées par les journalistes en Afrique, en temps de crise, voire de conflit armé…

Monde – La Françafrique

Les représentants de l’armée ivoirienne à Paris, lors du défilé du 14 juillet 2013
sur les Champs-Élysées.

Non, la France ne s’est jamais résolue à se séparer de son empire africain. Pour prendre l’exemple malgache, qui s’est certainement retrouvé dans les autres pays africains, le referendum du 28 septembre 1958 n’était qu’une gigantesque mascarade. Comment en effet, croire que, sans les technologies actuelles de l’information et dans un aussi vaste pays aux infrastructures routières encore très limitées, les résultats aient pu être collectés et exploités en un peu plus d’une semaine, pour permettre la proclamation de la République Malgache le 14 octobre ? À la clé, il y avait la Communauté Française, une appellation que l’on devait semble-t-il à Philibert Tsiranana. La Communauté s’est avérée non viable dans un Tiers-Monde sous le souffle émancipateur de la Conférence de Bandoung, et ne dura que deux ans. Mais la France avait une autre carte dans sa manche, la fameuse Françafrique. Sauvegarder son hégémonie était vital pour elle comme pour beaucoup de pays et d’hommes-lige africains. Pour Omar Bongo par exemple, « le Gabon sans la France est une voiture sans chauffeur, la France sans le Gabon est une voiture sans carburant ». Côté français et tous bords politiques confondus, François Mitterrand estimait que « sans l’Afrique, la France n’aurait pas d’Histoire au XXIe siècle », et Jacques Godfrain qu’« un pays comme la France, à la puissance limitée, peut déplacer une planète avec quinze ou vingt pays africains à ses côtés ».
Cette carte était un concept parallèle, une toile secrète sans existence matérielle, contrairement à la Communauté, et ne s’appuyait sur aucune structure existante. À l’usage, les chefs d’État africains finirent, pour la plupart, par préférer avoir affaire avec les membres occultes du réseau Françafrique plutôt qu’avec les représentants officiels du gouvernement dont il était prouvé que Jacques Focard et les siens ne faisaient pas grand cas. Jacques Focard, puissant homme de l’ombre, était la tête pensante et la cheville ouvrière de la Françafrique et n’avait de compte à rendre qu’au Président. Ses relais dans les différents pays pouvaient être de tous les milieux : hauts fonctionnaires, religieux, hauts gradés de l’armée, hommes d’affaires comme le Franco-libanais Bourgi, ou même barbouzes comme un certain Bob Denard, exécuteur des basses œuvres. Ce dernier avait pour superviseur Maurice Robert, le patron du contre-espionnage qui baignait jusqu’au cou dans le double jeu au bénéfice, bien sûr, de la Françafrique. Il fut nommé ambassadeur au Gabon à la demande expresse d’Omar Bongo qu’il a aidé à prendre le pouvoir. Véritable Éminence grise de De Gaulle, puis de Pompidou, Jacques Focard était à la tête de la célèbre Cellule Afrique de l’Élysée et traitait d’égal à égal directement avec les Présidents africains qui savaient pertinemment le bénéfice à tirer d’être dans les bonnes grâces d’un aussi puissant personnage. Il était à son apogée de 1960 à 1974, et fut réengagé par Jacques Chirac alors Premier Ministre en 1986, lorsque Jean-Christophe Mitterrand, alias « Papamadi » prit le poste de Conseiller principal aux Affaires africaines. Plus tard cette responsabilité sera assumée directement par le secrétaire général Claude Guéant. Décidément l’Afrique restera toujours tout près du Bon Dieu…

« France à fric »

Le président Hollande avec des dirigeants d’organismes économiques,
dont Lionel Zinsou (1er rang, à dr.) en 2015.

En 1999, dans l’un de ses commentaires sur la politique africaine de la France, François-Xavier Verschav qualifiait la Françafrique de « plus long scandale de la République », et de « plus haut degré d’une politique criminelle ». Il parlait même de « France à fric » en faisant allusion aux fonds détournés aussi bien dans la dette que dans le pétrole ou le cacao. Les sirènes de cette Françafrique qui diffusaient une image, vraie ou fausse, de développement sécurisé, surent se faire entendre au-delà des limites des seules anciennes colonies françaises. Les anciennes colonies belges rejoignirent l’ensemble, ainsi que la Guinée Équatoriale où la France avait pris le relais de l’influence espagnole. L’autre face, c’est que ce néocolonialisme permit à la France d’intervenir militairement plus de trente fois sur le Continent depuis les indépendances, et d’entretenir des bases dans des pays comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal, ou Djibouti.
La Françafrique n’appartient pas qu’au passé, et des analystes parlent de son retour. En 2010 déjà, Nicolas Sarkozy avait invité à l’Élysée tous les Présidents des anciennes colonies. Le 14 juillet 2013, les troupes de treize pays africains défilèrent sur les Champs-Elysées avec l’armée française sans que l’on sache exactement pourquoi, ou au nom de quelle symbolique. C’était la première fois depuis la dissolution des troupes coloniales françaises. En février 2015, naissait une Fondation du nom d’Afrique-France présidée par Lionel Zinzou et parrainée par le ministère français des Affaires Etrangères. Une tentative pour remettre les choses dans un circuit formel, seulement il n’est pas facile de se battre contre une ombre…

Recherche – Petits chercheurs s’abstenir

Le dépistage du sida dans une institution tananarivienne.

Il nous a été donné dans une précédente édition de parler des extrêmes de la lutte contre le sida. Quand il présenta sa découverte à laquelle il donna le nom de A72, le regretté Pr Randriamanalina reçut le soutien de personnalités comme le pasteur Paul et le général Désiré Ramakavelo, ainsi que du Conecs. On aurait pu y voir l’embryon d’un lobbying malgacho-malgache à un moment où, en haut lieu, on ne jurait que par l’Allemagne, la Norvège, et autres Abilene Christian University.
Au même moment à 10 000 km d’ici, le laboratoire pharmaceutique suisse Roche décidait de suspendre ses recherches sur de nouveaux médicaments anti-sida pour cause de « manque de résultats probants » (sic). Roche ne voyait pas à court terme de thérapie à même d’apporter une amélioration par rapport à l’existant. Il continua à commercialiser des médicaments comme le Fuezeon ou le Viracept qui ont été de grands succès en termes de ventes.
Ce qui s’apparentait à un aveu d’impuissance de la part de la médecine occidentale aurait pu nous inciter à ne pas condamner d’office le génie malgache. Il n’en fut malheureusement rien, et la maladie continua de plus belle à alimenter les statistiques.

Cour Pénale Internationale – L’empêcheur de « génocider » rond

Luis Moreno Ocampo, Procureur de la CPI.

Il est des choses qui ne s’oublient pas, la guerre du Darfour, premier génocide de ce siècle, en est une. Cette guerre civile opposant des milices arabes alliées au gouvernement de Khartoum à des populations noires a, en seulement trois ans à partir de février 2003, fait entre deux cents à trois cents mille morts dans trois ethnies dites « africaines », plus de deux millions de personnes déplacées, et quatre mille villages brûlés. Des collectifs se sont créés pour ouvrir des brèches dans les murs de l’indifférence générale, pour ne citer que « Save Darfur » ou « Urgence Darfur » qui n’hésitèrent plus à faire un parallèle avec le Rwanda. Mais il est une personne devenue, du jour au lendemain, une célébrité mondiale pour avoir pris ses responsabilités dans un contexte particulièrement difficile : Luis Moreno Ocampo, Procureur de la Cour Pénale Internationale. Il a, en effet, osé l’impensable en accusant un Président en exercice, Omar El Bechir, de génocide, crime de guerre, et crime contre l’humanité. Il ne s’agissait point d’un coup de tête, puisque c’est le Conseil de Sécurité lui-même qui a confié l’épineux dossier à la CPI, avec toutefois la possibilité de faire machine arrière grâce à l’Article 16 du Statut de Rome stipulant que « toute enquête ou poursuite peut être suspendue si le Conseil de Sécurité de l’ONU le demande dans une Résolution ». La suspension est alors valable pour douze mois et renouvelable tous les ans sans limite. Khartoum aurait pu jouer cette carte, mais il lui aurait été difficile de contourner le veto prévisible de la France, des États-Unis, et de la Grande-Bretagne. Même sans ce veto, il lui aurait été quasi impossible de rassembler une majorité de neuf membres sur quinze pour faire passer la Résolution.
Les charges rassemblées avec une patience de fourmi contre Omar El Bechir par le Procureur sont accablantes. Omar El Bechir aurait personnellement orchestré les violences depuis 2003, ordonnant notamment l’incorporation dans les forces de sécurité des milices responsables des exactions. Il s’est aussi assuré que toutes les composantes du gouvernement, de l’armée, et des milices travaillent de concert à l’exécution de son plan. Car il ya bien eu un plan d’élimination systématique, dont l’existence a été établie par des documents officiels du gouvernement soudanais

Le président soudanais Omar el Béchir.

parvenus aux mains de l’accusation. Ce contrôle de l’appareil d’extermination par El Bechir disposait aussi du concours d’un réseau lui rendant personnellement compte.
Mise devant l’évidence, l’Union Africaine choisit comme d’habitude de prêcher la prudence, mue par une solidarité à l’endroit d’un membre de ce « Club » de chefs d’États. L’impunité serait-elle une fatalité en Afrique ? Comme d’habitude de la part de ceux qui sont à court d’argument, beaucoup de chefs d’États n’hésitèrent pas à totalement dénaturer le problème en accusant la CPI d’anti-africanisme, oubliant peut-être que les victimes du Darfour étaient des Noirs-Africains. D’autres ont prêché un retrait pur et simple et continuent de le faire jusqu’à aujourd’hui. Quelques lueurs d’espoir existent tout de même, comme au Rwanda où plusieurs Articles de la Constitution ont été amendés, dont ceux relatifs au statut du chef de l’État. Dans ce pays qui a souffert dans sa chair d’un des pires génocides qu’ait connus l’Afrique, le Président n’est plus au dessus de la loi et peut être poursuivi même pendant l’exercice de son mandat. Comme quoi, ce n’est pas toute l’Afrique qui a à apprendre quoi que ce soit de la mise en examen de Nicolas Sarkozy, d’autant plus que celle-ci concerne un ancien Président et non un actuel. À méditer par ceux pour qui l’égalité de tous devant la loi n’est rien de plus qu’une litanie manquant singulièrement de… ressort malgré les gesticulations de ceux qui la récitent.

Des réfugiés du Sud-Soudan attendant leurs rations alimentaires au camp de Kakuma.

Rétro pêle-mêle

On est en 2003. Après Joanne Suton et bien avant Ghislaine Dupont, c’est une voix familière qui s’éteint sur la Radio Mondiale : celle de Jean Hélène, un journaliste bien connu des auditeurs de la Grande Ile puisqu’il avait couvert les évènements de 2002. Mais si une certaine inconscience avait poussé Joanne Suton à se joindre à une équipe de faux journalistes qui étaient, en fait, des talibans programmant d’assassiner le commandant afghan Massoud, Jean Hélène, pour sa part, attendait tranquillement l’heure d’une interview quand il a été froidement abattu. En plein Abidjan. Il est vrai que les Abidjanais en voulaient particulièrement à la France qu’ils accusaient de soutenir les rebelles nordistes anti-Gbagbo, ce qui n’était pas tout à fait faux. Le slogan que scandaient les
« Jeunes Patriotes » dans les rues de la capitale économique était d’ailleurs « À chacun son Blanc, à chacun son Français ». Ils reprochaient également aux médias internationaux de travestir la vérité pour en donner une mouture totalement reliftée. Le sort a voulu que Jean Hélène, qui ne faisait que son métier, soit un de ces boucs émissaires promis tôt ou tard à une kalach pointée dans leur dos. De Niamey où il se trouvait, Jacques Chirac bouscula les réserves d’usage en appelant les autorités ivoiriennes à « recouvrer leurs sens ».
On se souvient que lors de la crise malgache de 2002, la colère populaire commençait à peser sur les épaules d’Olivier Péguy, au point que RFI prit la décision de suspendre son antenne à Antananarivo. Cette mesure n’avait pas été prise à Abidjan où la situation de guerre civile était autrement plus grave. Et si la mort de Jean Hélène était en fait due à une certaine incohérence de la politique française en Afrique ?

Textes : Tom Andriamanoro
Photos : Archives de L’Express de Madagascar – AFP