Notes du passé

« La forêt est un patrimoine commun dont vivent les déshérités »

«Si vous amenez une amie en forêt et qu’en rougissant (par geste irraisonné dont on se repent, comme font les amoureux) vous cueillez les jeunes pousses des arbres en les pinçant, puisse Dieu vous cueillir en vous pinçant (vous faire souffrir de même) ». Andria­nampoinimerina est si sévère concernant la conservation de la forêt que même casser une brindille verte est pour lui répréhensible. Selon Jean-Claude Hébert (lire précédente Note), une seule exception est permise, celle de ramasser du bois mort pour tenir au chaud les femmes nouvellement accouchées.
Ainsi, même les autochtones d’Ambohi­manga, les Zanakandriamborona qui ont planté des « kitsikitsika » et en ont vendu aux habitants d’Ambohidratrimo pour leurs constructions, se voient interdire cette activité. Les Zanakan­driamborona ou descendants du Prince Oiseau, étaient les premiers habitants d’Ambohimanga. Ils étaient venus s’y installer alors que l’endroit n’était encore qu’une forêt sans habitant au début du XVIIe siècle.
Ils ne sont autorisés qu’à prendre trois piliers pour leurs habitations personnelles et à ramasser du bois mort. J.-C. Hébert ajoute pourtant que les Tantara ny Andriana eto Madagascar du R.P. Callet ne précisent pas si la même interdiction existe pour Antananarivo. Mais on peut raisonnablement le supposer, le bois étant très rare en Imerina et Andrianam­poinimerina tenait beaucoup à sa conservation.
Les prescriptions du souverain sont impératives, même pour ceux envers qui il a une « affection particulière en raison des services rendus ». L’un des douze notables qui l’ont porté au pouvoir, Rabefamonta, « l’avait notamment sauvé de la mort en le prévenant que son oncle avait résolu de le pousser dans un précipice ». Un jour, il demande au roi d’aller prendre du bois de la forêt d’Analakely (« la petite forêt »). Mais voici ce que le monarque lui rétorque : « Je vous donne, si vous construisez votre maison ici, à Ambohimanga, les trois piliers du milieu et ceux des quatre coins ; mais vous ne ferez pas sortir le bois d’Analakely pour l’emporter dans votre enclos à Ambohimanarina. »
Car Andrianampoinimerina traita sur le même pied d’égalité les Zanakandriamborona et les Zanatsitakatra ; ils peuvent être ensevelis à Ambohimanga ; à l’occasion de la naissance d’un enfant, ils peuvent chercher du bois sec dans la forêt pour tenir la mère au chaud, pendant ses couches… À noter que les Zanatsitakatra (« pas atteints par l’adversité ») peuplaient la région située au nord-est d’Ambohimanga.
Quand le grand monarque conquiert le pays sihanaka où les forêts sont nombreuses, il interdit la pratique des « tavy » (cultures sur brûlis).
« Lorsqu’il se dirige vers le Nord, après la prise d’Ambohibeloma du Nord et qu’il vit les forêts qu’on allait incendier, il dit : Je vous dis ceci, peuple, celui qui met le feu à une forêt, je le condamnerai, car la forêt est un patrimoine commun dont vivent les orphelins, les enfants, les femmes et tout le monde ; car la forêt fournit ce qui est nécessaire à la construction de nos maisons. »
Toutefois, juste avant qu’il ne tourne le dos en 1810, certaines constructions de la capitale sont déjà bâties en planches. En avril 1808, Hugon décrit les maisons des riches comme « bâties en planches de quatre à cinq pouces de large, toutes debout ». Il fait d’ailleurs remarquer que c’est là un privilège de riches.
Il écrit à ce sujet : « Dian-nampoine, lorsqu’il a besoin de pièces de bois pour faire bâtir, envoie couper dans le bois proche des Zafi-mamit, distant d’une douzaine de lieues et on conduit ces bois en les trainant sur des rouleaux. Vu l’éloignement de la forêt, on comprend par conséquent que la masse générale des habitants de cette province ne brûlent que de la paille… »
Hébert précise que c’est par autorisation spéciale du roi également qu’on va chercher des troncs d’arbres dans la forêt de l’Est. « On conçoit que ce n’était pas une mince affaire que de les trainer sur des rouleaux sur 50km ! » Pire encore, le Français Mayeur, sur le chemin du retour de son premier voyage en Imerina en 1777, calcule le double de cette distance.
« Le 3 novembre 1777, nous nous rendîmes à l’entrée des bois qui sont les frontières respectives des Hova et des Antanambolo (« au pays des bambous ») et nous y passâmes la nuit. C’est là que les Hova vont chercher leur bois pour bâtir. J’estime qu’il y a de cette forêt à Antananarivo 25 bonnes lieues. » Le voyageur signale alors que l’Imerina « était un pays presque entièrement découvert » et qu’il est donc quasiment impossible de s’y procurer des bois de charpente ou d’y débiter des planches.

Texte : Pela Ravalitera – Photo : Archives personnels