Courrier des lecteurs Opinions

Le compte de la rupture

Ces dernières semaines, les réseaux sociaux ont été le canal privilégié de la propagation d’une information selon laquelle l’académie malgache aurait décidé d’une réforme de nos adjectifs numéraux. Info vraie ou pas, la simple irruption d’une telle idée dans la tête d’un immortel (surnom donné aux académiciens) ou pas serait, plus qu’une simple modification lexicale, surtout un indicateur de l’évolution de la société malgache, peut-être un fléchissement de l’institution devant le contexte mondialiste qui est fortement sous le sceau de l’Occident.
Pour extraire les implications implicites, revenons sur une histoire qui a commencé dès les prémices de l’histoire des idées et jamais classée. Un débat dont le paroxysme a été atteint du XIIe au XIVe siècle lorsqu’eut lieu une opposition que l’histoire retiendra sous le nom de querelle des universaux ou duel réalistes versus nominaliste. Pour les premiers, héritiers de Platon, les idées générales existent indépen­dam­ment des concep­tions de l’esprit : pour Platon, elles peuplent le monde intelligible des idées, séparé du monde sensible dans lequel nous vivons. Pour les nominalistes, c’est l’homme qui crée les idées en les nommant. Avant cela, le monde était semblable à celui du début du roman Cent ans de solitude (G. Garcia Marquez, 1982) : « si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. » Ainsi l’idée générale d’homme, par exemple, n’appartient à aucune autre réalité que celle qui se crée, imaginée dans l’esprit humain : le concept homme, qui est donc une représentation abstraite, n’existe pas dans la nature où il y a des hommes avec chacun sa singularité. Ce débat sur la nature des idées a aussi affecté le monde des mathématiques : les nombres existent-ils en dehors de la pensée humaine ?
Les dernières expériences faites sur des abeilles semblent nous apprendre que ces dernières connaissent l’idée du néant, ont conscience de l’existence du chiffre zéro, le chiffre inventé par des mathématiciens hindous et qui, grâce aux Arabes, a acquis la dimension internationale qu’on lui connaît. Pour Platon, le nombre est bien issu du monde des idées ; pour les autres courants, il n’appartient qu’au cerveau humain, ou selon Spinoza un « auxiliaire de l’imagination » (Lettre XII). Et l’imagination, contrairement à nos convictions, n’est pas le fruit d’un accouchement ex-nihilo : elle tire son matériau du réel. On veut toujours, écrit Bachelard, que « l’imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. » (L’air et les songes, 1943). L’origine des nombres est, par conséquent, inhérente au contexte social, politique, économique, culturel… qui les ont vu naitre.
Revenons à ce statut, maintes fois partagé sur un célèbre réseau social, sur une révision numérale nationale. N’ayant pas pu remonter jusqu’à une source digne de foi, se prononcer sur la véracité de l’« information » serait encore prématuré. Mais ce qui se dégage de ces postes et des différentes réactions, c’est le désir, ressenti par une frange considérable de la population qui subit sans défendre les assauts de l’Occident, qui a déjà gagné une bataille en 1823 quand le roi Radama Ier a validé l’alphabet latin aux dépens du sorabe qui était pourtant l’alphabet des scribes antemoro qui l’ont instruit. Notre culture, déjà chétive, serait sur le point de montrer un autre symptôme de son agonie. Un contexte particulier (social, culturel,…) a donc sûrement influencé nos nombres, et a enfanté leurs caractéristiques comme la lecture sinistroverse (de droite à gauche). Le désir d’adopter la lecture dextroverse (de gauche à droite) est donc une volonté inconsciente de rupture culturelle.

Par Fenitra Ratefiarivony

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