Chronique de Vanf

Apprendre à apprendre le fédéralisme

Je ne suis pas bon pédagogue. Pourtant, il y a un vrai travail d’éducation à mener à propos du fédéralisme. Et d’ailleurs, pourquoi en parler en français, d’abord à destination d’un public volontairement restreint, sinon pour éviter la passion qu’on suppose déchaînée par la seule évocation du mot «fédéralisme».
Et d’emblée, évacuer les mots de «Merina», «Tanindrana», «Hautes Terres Centrales», «Provinces Côtières». Déjà, parce que parmi les Hautes Terres Centrales, il ne faut pas oublier les Sihanaka, les Betsileo, les Bara, les Tanala, les Bezanozano. Et que, au sein de chaque «Foko» (je ne sais pas, mais le mot ethnie ne me semble pas embrasser suffisamment toutes les acceptions du mot malgache), il existe des strates, des nuances, des subtilités infinies, que chaque générique hâtif insulte par regard d’indifférence, volonté d’anonymat, démarche de nivellement.
Du fédéralisme, on connaît les vertus, ramassées par Nicolas Schmitt de l’Institut du Fédéralisme en Suisse : «Bien géré, le fédéralisme comporte de nombreux avantages. À l’inverse, sa fragilité le rend vulnérable aux ambitions humaines et aux dysfonctionnements les plus divers. Système de gouvernement pratique et efficace, le fédéralisme permet notamment de gérer avec succès de grands États ou des pays marqués par la diversité ethnique, linguistique ou culturelle».
Voir le fédéralisme autrement. Oublier la fâcheuse, malencontreuse, triste, déplorable, irresponsable, instrumentalisation de 1991, qui a durablement diabolisé le mot de fédéralisme, dont on n’a même jamais évoqué le concept. En 1991, pour rappel, un régime aux abois avait «créé» le phénomène de fédéralisme chez des populations qui n’en avaient jamais entendu parler. En 2002, la même démarche de «Cinq contre Une» avait été exhumée, entretenant dans les esprits un malentendu fondamental, des rancoeurs tenaces, et une méfiance viscérale.
C’est pourtant comme la Constitution : elle est ce qu’en font ses acteurs, gouvernants comme gouvernés. Là, des constitutions vieilles de deux siècles restent tandis que les présidents passent. Ici, un référendum constitutionnel taille une constitution sur mesure à chaque dirigeant tous les cinq ans.
Le fédéralisme est un mécanisme tout en équilibre dont la fortune dépend grandement de la bonne volonté des gouvernants, qui ne doivent pas le court-circuiter, comme de l’implication des gouvernés, qui ont obligation de l’alimenter chaque jour de leur consentement à l’unité dans la diversité.
Ce que le temps aura permis d’instaurer, lentement mais sûrement, en Suisse ou aux États-Unis, l’éducation permanente au fédéralisme devra y suppléer dans un pays comme Madagascar dont la culture politique n’est pas la plus grande vertu de la population. Mieux les Malgaches seraient éduqués, avec la masse critique d’une classe moyenne intellectuelle, culturelle et économique, plus facilement des concepts complexes seraient compris et adoptés. Épuiser la logique de la décentralisation, pousser à l’extrême limite de la confiance le principe d’autonomie : développer le tout, ne pas laisser un centre étouffer de sa propre obésité au milieu d’un archipel d’îlots, exsangues, enclavés, perdus.
On n’effacera certainement pas d’un coup de décret magique, soixante ans (1958-2018) de république unitaire. Sans compter la mentalité et les réflexes induits chez de nombreuses générations qui avaient vécu le proconsulat colonial (1896-1958) succédant à l’autocratie monarchique (depuis le concept de Manjakatsiroa jusqu’à la capitulation du 30 septembre 1895), dans le cadre d’un «Fanjakana» justement fanjakana parce qu’il était centripète. Nous sommes les héritiers «tsy fidiny» (à l’insu de notre volonté) de ces arrière-arrière-grands-parents eux-mêmes enfants des Ntaolo.
Le concept de fédéralisme semble pourtant sous-jacent dans la psychologie des mots indonésiens «fukun» (foko) et «tukun» (toko), qui ont voyagé avec nos lointains ancêtres pour imprégner notre société d’une diaspora sans esprit de retour. Jusqu’au nom de cette capitale, Antananarivo, la ville-des-mille-villages du quant-à-soi, chaque rue traçant la frontière d’un quartier dédié, mais le tout cohabitant en invoquant l’entraide et la solidarité du «Fihavanana», contre l’intrus du dehors, l’Autre, ce trop différent, ce vrai étranger.

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