Notes du passé

Pierre Rives, un écrivain intégralement anti-hova

«Les Deux Pirogues, roman des pays lointains : Mada­gascar », un des nombreux romans dits coloniaux est publié par Pierre Rives en 1922. Avant d’entrer dans le vif de son sujet, Michèle Phileas explique en 1975, que « ces romans des pays lointains étaient destinés à des lecteurs avides d’aventures, de dépaysement et d’exotisme…, en un temps où les voyages hors d’Europe étaient encore réservés à des privilégiés ».
D’après Michèle Phileas, lorsque l’auteur débarque à Toamasina en 1889, Madagascar est théoriquement un protectorat français qui, cependant, n’est pas encore effectif. Les onze colons français de Toamasina, comme il l’écrit, sont minoritaires par rapport aux colons d’autres nationalités. Ils s’interrogent alors sur leur avenir et désespèrent parfois devant l’attitude « en apparence indifférente » du gouvernement français. Celui-ci malgré les pressions, notamment du Parti réunionnais, hésite à se lancer dans une nouvelle conquête coloniale.
Toujours selon Pierre Rives, cette situation d’attente pour les colons est rendue davantage pénible « par la présence et l’insolence des fonctionnaires hova ». Les Hova, écrit-il, « sont des traitres qui, soutenus par les pasteurs anglais, soulèvent les populations contre la France ». Bref, il les rend responsables de toutes les résistances rencontrées par les Français, comme les Fahavalo (insurgés nationalistes). D’ailleurs, cette opinion est partagée par un autre écrivain, le Dr Louis Catat dans son « Voyage à Madagascar, 1889-1890 », à la même époque. Opinion que Michèle Phileas résume ainsi : « Les Hova, objet de son mépris et de sa haine, étaient l’ennemi à abattre et pour cela, la France devait s’appuyer sur les autres tribus. »
Leur description par Pierre Rives varie peu : « Ils sont grotesques dans leurs défroques militaires, méfiants, fourbes, sournois, narquois… et si fiers de leur importance ! » Il frise même l’insulte sinon le crime de lèse-majesté en définissant la Cour d’Antanana­rivo comme « un ramassis inénarrable de princesses et de grands seigneurs déguenillés et cupides… exploitant les passions et les fantaisies de la reine », et en qualifiant Rainandriamampandry de « traitre orgueilleux » plus que Rainilai­arivony, alors qu’il est fait chevalier de la Légion d’honneur, et la reine « d’hypocrite et cruelle… » Michèle Phileas indique : « À l’époque du roman, en 1894, Pierre Rives précise que les Hova sont descendus en masse d’Antananarivo sur la côte Est pour fomenter des intrigues contre les colons en s’appuyant sur l’animosité sournoise des indigènes. »
Puis c’est 1896. Si l’attitude du héros du roman de Pierre Rives, Victor, est très dangereuse, avec l’arrivée du général Gallieni, son « enthousiasme patriotique» devient délirant. « Quelle joie, quelle émotion, quelle fierté, quelle revanche pour lui comme pour tous les colons français de voir enfin le drapeau tricolore flotter sur le Rova !» Inutile, poursuit Michèle Phileas, de dire combien l’auteur admire Gallieni, « le Vengeur », « le Grand Pacificateur » qui « a libéré à jamais les Malgaches du joug tyrannique et cruel des Hova ».
Michèle Phileas note que l’auteur insiste surtout sur le fait que Gallieni a vengé toutes les anciennes humiliations : « La reine, terrifiée, est venue se soumettre humblement, Rainandria­mampandry et Ratsimamanga sont pantelants de peur devant la mort. » Mais souligne Michèle Phileas, d’après des témoins oculaires, tout ceci est faux, mais cette vision le satisfait au plus haut point… « Comme s’il s’agissait d’une vengeance personnelle. » Quand il quitte Madagascar en 1897, Pierre Rives est persuadé « que la colonie est entre de bonnes mains et qu’elle deviendra rapidement l’une des plus belles possessions françaises ».
Mais quelle déception à Mada­gascar ! En consultant le Bottin, il constate qu’il y a peu de Français à Madagascar, surtout des fonctionnaires, et une minorité de colons, « lui qui voyait dans cette colonie comme une nouvelle France ». L’auteur en donne deux explications qui l’arrangent. Depuis le départ de Gallieni, d’une part, peu d’écrivains écrivent pour faire connaitre la Colonie ; d’autre part, Mada­gascar est mis « en tutelle paperassière et tracassière » par l’envahissante horde des fonctionnaires (hova), au détriment des intérêts des colons.

Texte : Pela Ravalitera – Photo : Archives personnelles