L'Express de Madagascar

La culture sacrifiée

L’inaltérable troupe Jeannette, troupe théâtrale fondée en 1929, s’est produite sur la scène de l’Institut Français de Madagascar, la semaine dernière, dans le cadre
du 80e concert de midi du Madagascar Mozarteum. Salle comble, d’un public de tous âges. 88 ans après sa création et dix ans après sa dernière scène, la troupe aujourd’hui incarnée par sa troisième
génération n’a pas une ride. Où se cachaient tant de talent et de passion   En lisant la brochure de présentation, on comprend. La troupe se produisait traditionnellement au théâtre municipal d’Isotry, mais le délabrement de celui-ci à une certaine époque, ne la rendait pas praticable. Et puis, plus tard, lit-on toujours, l’usage des lieux a tout simplement été mis à disposition d’une autre troupe : évangélique. Ainsi, la culture a été sacrifiée sur l’autel de la religion. Mais quoi de plus normal, puisque les lieux autrefois dédiés aux spectacles et aux loisirs sont aujourd’hui utilisés par diverses congrégations religieuses de tout acabit.
La culture aura toujours payé le plus lourd tribut, les décisions insensées prises au fil des années. Aujourd’hui, les métiers de création, de recherche artistique et même les efforts de protection du patrimoine immatériel peinent à se faire reconnaître. Malgré le travail permanent des artistes et des créateurs malgaches, il ne s’est pas trouvé beaucoup qui aient officiellement bénéficié d’un soutien officiel, hormis peut-être quelques gagnants de jeux de variétés qui tiennent plus du divertissement. Preuve en est aujourd’hui de la situation de l’opéra classique, une discipline parmi tant d’autres, qui se retrouve sur la touche parce qu’il n’existe plus de lieux accessibles, et aux moyens à disposition des artistes et à ceux du public, pour valoriser le métier.
Mais encore, sous un autre angle : si la liberté de culte est un droit constitutionnel, que l’exercice de ce droit ne se fasse plus au dépend de la culture et de l’art. Quand un monument du patrimoine immatériel malgache tel que la troupe Jeannette se trouve spoliée du théâtre municipal, scène traditionnelle et quasi-mythique de l’opéra malgache, au profit d’une église – et donc d’une minorité dont, les activités n’avaient rien de théâtrales au départ (au départ, parce qu’à la fin…) -, quel avenir pour cette discipline artistique qui pourtant incarne plus de 80 ans de l’histoire culturelle malgache   Et quel futur aussi pour toutes les autres  disciplines (cinéma, dessin, écriture, théâtre, peinture, etc), qui doivent faire des pieds et des mains pour être représentées sur la scène nationale et internationale, sans que jamais ceux qui ont les moyens de les promouvoir ne fassent un geste en la faveur. Non pas que ces artistes ne réussiront pas par leurs propres moyens, bien au contraire sachant le génie artistique malgache, mais qu’ils n’aient pas à se débattre comme des diables pour préserver le patrimoine commun.
Cette même semaine, le gouvernement organise une cérémonie de décoration aux artistes et aux professionnels de l’art au CCI Ivato. Un geste fort louable, au regard des efforts que chacun déploie pour défendre son art, mais qui reste une goutte dans l’océan. Une médaille reconnaît l’artiste, mais reconnait-elle pour autant l’art   Surtout que, tout d’un coup, à quelques mois de la fatidique 2018, on a l’air de faire feu de tout bois.
Cette même semaine, les associations des professionnels du cinéma et des diverses disciplines artistiques collaboratrices ont lancé le programme de résidence d’écriture cinématographique
REC 2017. Une résolution salvatrice pour un art qui cherche encore son identité malgache, sans qu’il n’existe pas vraiment de structure officielle qui appuie les travaux de recherches, de perfection­nement et de réalisations. Ce septième art, qui a toutes les chances de devenir la bannière malgache dans le monde et contribuer à assurer autant un rayonnement culturel qu’économique, doit faire des pieds et des mains pour frayer son propre chemin. Dans la même foulée, Gasy Bulles ouvre ses portes aux passionnés de BD et de dessins, révélant toujours, édition après édition, l’extraordinaire talent des dessinateurs malgaches.
Ils gagneraient, certes, à être connus mais aussi à être reconnus et soutenus.
Mialisoa Randriamampianina