Chronique de Vanf

Si personnel, tellement générique

C’est la première fois que je relis cette Chronique («Un père à sa fille») du 6 janvier 2003. Que nous autres, Malgaches, puissions parler aussi affectueusement de nos filles, nous différencie de ces barbares qui jettent la nouvelle-née fille, empêchent l’adolescente de fréquenter l’école, enferment la femme dans la camisole du voile intégral, livrent la soeur ou l’épouse à l’abomination de la dette d’un honneur douteux, celui de ces hommes d’un autre âge d’ignorance, de dogmatisme, de fanatisme. Cette réédition s’explique par une «demande générale» de pouvoir lire une Chronique tout bonnement oubliée. Une chronique très personnelle finalement générique. L’autre jour, je parlais de l’adolescente. Il y a quinze ans, je racontais un bébé. Les mots, les lignes, la Chronique : rien n’a pris une ride. Sauf moi. Entretemps, également, bien de proches seront partis qui avaient aimé la «Petite Madame». En leur souvenir, aussi, bonne lecture.

Ma fille, tu arrives dans un monde devenu fou, où les vaches herbivores sont nourries de farine animale, où l’homosexualité est consacrée comme cellule familiale, et où l’on préfère la guerre au nom du pétrole plutôt que d’abolir toute tentation scientifique de cloner l’être humain.
Je t’éleverai en femme qui aime les hommes qui aiment les femmes. J’espère que tu me feras grand-père, non pas tant pour perpétuer le nom que pour étoffer notre contingent démographique malmené par le mode de vie citadin et le planning familial, mais également pour le plaisir de te savoir loin de la virginité monacale des bonnes soeurs.
Tu es née, fille de cet Alahamady dont on vient de tourner l’almanach sans que l’éphéméride grégorienne s’en aperçoive même, suivant un horoscope connu des seuls initiés obstinés. Nous t’avons affublé d’un nom lourd de symboles pour tes frêles épaules, ce dont tu auras toute la vie pour nous en vouloir. Pour l’anecdote, le bloc opératoire qui t’a vue accouchée, résonnait des échos bien contemporains de «Hotel California» (Eagles) ou de «L’envie d’aimer» (Daniel Lévi) et de la complainte avertie du comte Capulet, «Avoir une fille». Plus qu’un présage, c’est un avertissement pour la vie.

Victor Hugo et Charles Aznavour y allèrent chacun de «à ma fille». Pessimiste – «l’heure est une ombre, et notre vie, enfant, en est faite» – ou résigné – «je sais qu’un jour viendra car la vie le commande».
Pour ma part, je préfère une reprise actuelle inspirée par le lointain Shakespeare : «Avoir une fille, c’est faire un crime dont le coupable est la victime» (Album «Roméo et Juliette», paroles et musique de Gérard Presgurvic, 2000).

Je m’étais promis de ne pas être un papa gaga, hébété d’admiration et éperdu d’attendrissement face à cette petite chose qui prend tellement de place. Je me moque doucement de la frénésie vantarde de tes grands-parents, qui se disputent l’honneur de bercer tes pleurs dans leurs bras et qui mettent gracieusement leur temps à la disponibilité de t’avoir à leur garde. Je raille la fierté un peu trop ostentatoire qu’a ta mère de te porter en public comme si elle brandissait un trophée qu’elle a certes gagné dans la douleur et son sang. Je ricane intérieurement de son manège, te donner en spectacle et répondre à profusion aux questions qu’elle sollicite et qu’elle serait assurément déçue de ne pas susciter.
On attendra, j’attendrai en tous cas, petite, que la chrysalide se soit accomplie en papillon, ce que seul l’empressement des mâles nous dira, le jour où il viendra : «Je hais les hommes et leurs regards, je sais et leurs ruses et leurs victoires»… Les exclamations de ta mère, de tes grands-mères, de tes tantes, ne vaudront qu’à ce test qui, il l’espère, n’attristera pas trop ton père, lui l’ancien gendre, «cet étranger, sans nom, sans visage»…

Contrairement à beaucoup d’autres, je continue de trouver la grossesse bien encombrante de prises de tête. Père à l’ancienne, je ne comprends toujours rien à l’angoisse, sans doute légitime, de ces futures mères qui transportent leur ventre comme un passe-droit. Et si je me suis retrouvé au bloc opératoire, ce n’est pas tant pour me comporter comme il faut à l’époque moderne, que par bravade narcissique de ne pas tomber dans les pommes comme tant d’autres pères victimes de «l’injonction sociale d’être là». Dans un magazine, qu’on ne peut pourtant soupçonner de misogynie, voilà que je lis à propos des attributs du père nouveau : «Non seulement, il faut que le père soit là, mais on lui fait bien sentir que c’est encore mieux s’il coupe le cordon et donne le bain au bébé. C’est tout juste si on ne lui demande pas de faire un point sur l’épisiotomie de sa femme ! Il ne faut quand même pas exagérer…» (Enfant-Mag, juillet 2002, p.45).

Ah, la querelle des anciens et des modernes…On la retrouve également pour tout ce qui concerne la petite chose, le petit être, ce géant minuscule, ce Liliput gigantesque : lange classique ou couche jetable, la chaleur dont il faut materner le bébé kangourou ou la débrouillardise impitoyable qui sélectionne naturellement les bébés tortues. L’allaitement traditionnel ou le moderne biberon. Les anciens, forts de la preuve de leur progéniture réussie, contre les modernes adossés à la fragile certitude empruntée aux magazines dits spécialisés et secrètement taraudés par un doute invincible malgré les assurances de pédiatres à l’avant-garde. Au cours d’échanges exaspérants, au hasard des salles d’attente, d’innombrables bonnes femmes, du haut de l’autorité de leur maternité, se passent des remèdes et des astuces qui ne sont répertoriés dans aucun traité homologué de pédiatrie.
Pour l’instant, tu bouscules mon emploi du temps : la métromanie de tes besoins lactophiles, l’heure sacro-sainte de la minute de ton bain, tes défécations intempestives, inopportunes mais impérieuses. Tes pleurs déchirants m’exaspèrent parce que je ne sais pas toujours les faire taire comme je saurai consoler une (vraie) femme d’une caresse ou d’un mot doux.

Un jour pourtant, tu auras grandi. Bébé devenu femme, fillette parvenue femelle, gamine accomplie en mère. Je ne te pousserais sans doute pas exagérément à «jouer à tous les jeux et surtout à l’amour», comme dans la chanson de Michel Sardou, mais histoire que tu le saches avant ma mort, je trouverai le moment de t’avertir que «les douleurs de la vie marquent un garçon pour longtemps». Et ça, c’est Johnny Hallyday : des chanteurs ringards que ta génération reléguera au musée avant de les exhumer dans des soirées nostalgie.
Je sais qu’un jour viendra. Tu en feras à ta tête, saoulée des mêmes mots dont des milliards d’hommes ont enivré d’autres milliards de femmes depuis des millénaires d’Humanité. Tu ferais bien alors d’écouter les anciens salauds qui n’auront pour leurs jeunes successeurs aucune fraternité : «Avoir une fille, c’est trembler de peur qu’elle se maquille pour un menteur».
Le jour où, à ton tour, tu renoueras avec ce mystére puissant de la femme qui donne la vie, tu rendras hommage par ta confiance au beau métier de ceux, hommes souvent, qui assistent la vie et empêchent la mort. Et médite cette parole de Marcel Pagnol, qu’il a mise dans la bouche de César (le propriétaire du bar sur le Vieux-Port, pas l’empereur dont on croit, à tort, qu’il a laissé son nom au mode d’accouchement chirurgical) : «Tu sais, les chiens aussi donnent la vie, ce ne sont pas pour autant des pères».

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