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Bemiray – Navigation – Les pirogues du Riaka

 La pirogue à balancier du pêcheur vezo peut naviguer en haute mer.

On s’étonnera toujours de l’exploit des pêcheurs vezo navigant sur de frêles embarcations, les pirogues à balancier avec une voile rectangulaire : la mer n’est plus la limite de notre « rizière ». Par ailleurs, Tom Andriamanoro évoque une des otages célèbres, Ingrid Betancourt, à l’heure où l’accord de paix entre les FARC et l’État colombien, conclu en 2016, semble compromis avec l’élection d’Ivan Duque à la magistrature suprême.

La pirogue à balancier du pêcheur vezo peut naviguer en haute mer.

La mer est la limite de mon royaume ». La tradition orale prête à Andrianampoinimerina cette sentence pour illustrer ses rêves de puissance. À supposer que la phrase soit authentique, le grand roi a-t-il utilisé le mot malgache « ranomasina » ou eau salée, comme on le lui prête, pour désigner cette mer qu’il n’a jamais vue et dont il ne pouvait connaître les propriétés salines ? L’Histoire a d’ailleurs retenu son fils et successeur Radama 1er comme premier souverain merina à avoir vu, et goûté, cette eau de mer qu’il recracha aussitôt en s’écriant : « Mais… c’est salée ! » Pour certains, il aurait plutôt utilisé le terme « riaka » qui désigne toute eau non stagnante. C’est le cas du chercheur Rakotomalala, auteur d’un ouvrage technique sur la pirogue vezo, que j’ai eu le plaisir d’introduire en ces termes : « D’anciennes études en mathématiques et en mécanique l’ont amené à travailler comme dessinateur industriel dans les bureaux d’étude de la Société nationale des industries aéronautiques et spatiales (SNIAS), et aux Avions Marcel Dassault en France. Mais l’envie de continuer à courir le monde est restée la plus forte, et après plus de dix ans de pérégrination à travers trente ou trente cinq pays, il se retrouva sur les traces de ses ancêtres dans le sillage de la pirogue à balancier. Il les suivit pour débarquer comme eux, et tout naturellement, à Madagascar. Il est devenu un spécialiste des pirogues traditionnelles austronésiennes après avoir instauré l’enseignement de la langue japonaise à Madagascar ».

Va donc pour « le Riaka est la limite de mon royaume » ? Longtemps avant Andrianampoinimerina et à des milliers de kilomètres de là, un roi de la tribu des Minangkabau en Indonésie aurait eu les mêmes ambitions en utilisant lui aussi le terme « Riak » qui peut s’appliquer, en priorité à l’océan Indien, mais également au Pacifique Sud. Ces immensités n’ont pas attendu les gros porteurs du Nord pour être domptées, elles ont déjà été sillonnées en des temps très anciens par de hardis navigateurs allant de Hawaï au Nord jusqu’en Nouvelle-Zélande au Sud, de l’Île de Pâques à l’Est à Zanzibar et la côte africaine à l’Ouest avec escale pour certains, et terminus pour d’autres, à Madagascar.
Les anciens peuples du Riaka ne vivaient que pour et par la mer, et aujourd’hui encore les Indonésiens parlent de leur pays en utilisant l’expression « Terre et Eau ». Ils ont légué aux générations successives un patrimoine culturel et technique précieux qui les différencie des autres peuples du monde. Il en est ainsi de la pirogue multicoque qui a servi aux grandes migrations, et qui se rencontrent aujourd’hui encore dans toute l’Austronésie. Elle se divise en deux grandes catégories :
-la pirogue double ou « lakan-kambana » en malgache, constituée par l’assemblage de deux coques d’égale dimension. L’appellation occidentale de « catamaran » est elle-même issue de la langue d’un peuple du Riaka, les Tamouls du Sud de l’Inde, où « Kattu Maram » signifie troncs assemblés.
-la pirogue à balancier ou « lakam-piara », dans laquelle la place de la deuxième coque est prise par un flotter-balancier plus petit appelé chez nous « fanarina ». La pirogue est une « tokam-panarina » quand elle est dotée d’un seul balancier, et une « roa fanarina » quand elle en a deux à la manière des trimarans qui s’en sont inspirés.

Les catamarans de compétition (l’Oracle Team USA) sont inspirés des pirogues à double coques en Austronésie.

Maniabilité
La répartition géographique des pirogues multicoques est assez nette. C’est ainsi que la pirogue double a été prédominante surtout dans le Pacifique Sud pour ne citer que la pirogue Pahi que l’on rencontre à Tahiti ou aux îles Hawaï. La tradition raconte que les Maoris utilisèrent ce genre d’embarcation pour rejoindre la Nouvelle-Zélande vers les années 1300.

La pirogue à deux balanciers est plutôt concentrée du côté de l’Indonésie et des Philippines, où les balanciers font surtout office de flotteurs, et sont confectionnés dans du bambou léger. Elle s’est propagée jusqu’aux îles Comores et la côte est-africaine.
La pirogue à balancier unique se rencontre un peu partout dans les deux océans, mais le rôle dévolu au balancier varie d’un pays ou d’une région à l’autre. Dans la plupart des îles polynésiennes, ainsi que chez les Vezo, il sert de contrepoids (fonja) quand on est au vent (andohatsioka), et de flotteur (tsikafona) quand on est sous le vent (ambolitsioka). À Nosy Be par contre, au Sri Lanka, dans toute la Micronésie et dans l’archipel des Tuamotus, il sert uniquement de contrepoids et est taillé dans du bois massif pour assurer l’équilibre recherché. Ces types d’embarcation ont, aux îles Caroline et Marshall, fait l’admiration des connaisseurs qui n’ont pas hésité à les surnommer « flying proas » ou pirogues volantes, en raison de leur vitesse et de leur maniabilité.

Les voiles connaissent elles aussi des variantes. Ce sont de grands quadrilatères de toile dans la partie Ouest du Riaka (Lakambezo de Madagascar, pirogue Oruwa du Sri Lanka…) En Indonésie, en Nouvelle-Zélande, ainsi que dans la zone micronésienne, les voiles sont par-contre triangulaire. C’est notamment ce genre de voile qui équipe les flying proas. Dans le reste de la Polynésie, les voiles ont une configuration très particulière en forme de pince de crabe. Sont ainsi équipées les pirogues Te-Pukei de Santa Cruz, les pirogues Ndrua aux Fidji, ainsi que les pirogues Pahi de Tahiti.

Les pirogues du Riaka ont fait beaucoup d’émules. Des modèles très sophistiquées il est vrai, mais à la structure extrêmement proche de la leur, partent régulièrement à l’assaut du troisième océan, l’Atlantique, dans les grandes compétitions au long cours …

Le Bénin a demandé la restitution de ces sculptures de têtes royales, exposées au Musée du Quai Branly (France), faisant partie du trésor national béninois.

Rétro pêle-mêle

On est à la fin de 2006, ils étaient plus de huit cents personnes, historiens de l’art, archéologues, conservateurs de musées, à signer une pétition dénonçant les risques de dérive pouvant être occasionnés par d’éventuels accords à long terme avec des pays étrangers. Au nom de la protection des collections de grands maîtres français, ils pointent notamment du doigt les projets de partenariat avec des musées étrangers « estampillés Louvre » à Atlanta aux États-Unis et à Abu Dhabi. Les conditions de collaboration sont jugées commerciales, donc dévalorisantes par les professionnels de l’art avec à leur tête la directrice honoraire des Musées de France.
L’initiative serait louable si ses principes pouvaient être étendus aux œuvres d’art de tous les pays, notamment ceux du Sud pillés depuis des siècles par le Nord. Que penser par exemple de l’incroyable richesse du Musée du Quai Branly qui s’enorgueillit de posséder plus de trois cent mille objets de toutes provenances ? Nos chercheurs ont fini par ne plus s’étonner que des archives sur notre cuisine ancestrale soient précautionneusement conservées à Lyon, ou qu’un Musée de Chicago possède pas moins de six cents lamba en soie sauvage de Madagascar …

 

La Franco-colombienne Ingrid Betancourt a été libérée avec quatorze autres otages des FARC, le 2 juillet 2008, par l’armée colombienne après plus de six ans de captivité dans la jungle.

Otages célèbres – Une fois en Colombie, Ingrid Betancourt

C’est le 23 février 2002 que la Franco-colombienne Ingrid Betancourt était enlevée par la guérilla colombienne des Farc (Forces armées révolutionnaires de Colombie), d’obédience marxiste. Cinq ans après, le Président Alvaro Uribe rêvait toujours d’un coup d’éclat pour la libérer, et en même temps rehausser sa propre image d’homme fort de Colombie. Difficile, ne serait-ce qu’en raison de la topologie des régions tenues par les rebelles. Pendant ce temps à Paris, Mélanie la fille d’Ingrid s’activait, malgré son jeune âge, pour maintenir la pression sur les milieux diplomatiques.

« Je vais mal physiquement, je ne mange plus, mes cheveux tombent, je n’ai plus envie de rien. Je survis dans un hamac accroché entre deux arbres, mes mains suent, mon esprit se trouble. Les longues marches dans la jungle sont un calvaire, la vie n’est plus qu’une lugubre perte de temps. Longtemps j’ai pensé que tant que je vivrai, je devrai continuer à espérer. Je n’ai plus la même force, j’ai de plus en plus de mal à y croire… » Ainsi parlait Ingrid Betancourt à sa mère, dans une lettre saisie sur des rebelles capturés par l’armée colombienne. Elle y faisait aussi part de son admiration pour Hugo Chavez, et de ses remerciements au peuple français : « Sans votre engagement je ne serais sûrement plus vivante ». Et la famille bien sûr : « Vous êtes mon oxygène qui m’a évité de sombrer dans le néant et le désespoir ».

Les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) étaient la principale guérilla communiste impliquée dans le conflit armé colombien.

Rocambolesque
Et puis, miracle ! Après très exactement six ans et quatre mois de détention dans l’enfer vert de la jungle, le sauvetage de l’otage était décidé. Une opération rocambolesque que ne désavouerait pas Son Altesse Sérénissime le Prince Malko ! L’armée parvient à infiltrer la guérilla et à faire croire à l’imminence d’un transfert d’otages, dont la franco-colombienne. Tout serait mené par une ONG digne de confiance qui dépêcherait sur les lieux un hélicoptère non immatriculé. L’appareil est effectivement au rendez-vous à l’endroit et à l’heure prévus, avec cette différence qu’à la place de personnels humanitaires, il est chargé de professionnels munis d’armes légères, de bombes à large spectre, et de drones. Pris de court, les guérilleros sont presque sans réaction, et le sauvetage se déroule sans la moindre anicroche. Le Président Uribe reçoit les lauriers dont il rêvait depuis si longtemps, mais les observateurs avertis voient la main experte du Mossad israélien dans les coulisses de cet exploit : Israël est en effet le premier fournisseur d’armes de la Colombie.

Mais la plus grosse surprise est venue du personnage central lui-même : Ingrid Bétancourt n’était pas la presque mourante dont elle se donnait l’image dans ses lettres. Au contraire, à son retour à Paris, le monde découvrait stupéfait une femme amaigrie certes, mais pétillante de dynamisme et surtout ingrate : « Uribe ? Ouais, ouais, je l’aime bien car il m’a sauvée et je suis un peu obligée de le remercier (sic) Mais cela ne durera pas toute la vie ! » Politique, quand tu nous tiens…

Le drapeau de la République malgache a flotté pour la première sur le Rova Manjakamiadana le 16 octobre 1958.

Histoire – Mémoires d’un conservateur

C’est avec une émotion très perceptible que Suzanne Razafy-Andriamihaingo, premier conservateur malgache du Musée du Palais de la Reine, parlait de ses collaborateurs et de son séjour au Palais où elle habitait avec sa famille. Les deux gardiens, Rakotoson et Ranaivo, par exemple qui, à tour de rôle, étaient chargés de la montée et de la descente des couleurs, le matin et en fin d’après-midi, sur l’édicule tout en haut du toit. « Ils le faisaient avec une hardiesse d’autant plus admirable que, quelquefois ils devaient se hisser jusqu’au sommet du mât pour démêler les cordes du drapeau furieusement soumis aux vents ».
Lors de la reconnaissance officielle de la République et du premier gouvernement malgache le 16 octobre 1958, il fallait hisser côte à côte le drapeau français et le drapeau malgache sur ce seul et unique mât, afin de symboliser l’entrée de Madagascar au sein de la Communauté.
« Les deux emblèmes nationaux n’arrêtaient pas de se chamailler et de s’emmêler à tel point qu’aucun des deux ne parvint à se déployer ». Cet incident n’échappa à personne en ville : les drapeaux du Rova refusaient de se déployer alors que la cérémonie d’investiture de Philibert Tsiranana se déroulait ! « Même les pompiers dépêchés sur les lieux à ma demande n’y pouvaient rien, tellement les vents étaient violents. Que d’histoires n’ai-je pas entendues par la suite sur cette affaire ! »

 

Lettres sans frontières

Georges Bernanos
In Journal d’un curé de campagne

Je n’ai jamais été jeune

Je me suis arrêté au haut de la côte pour souffler. Le bruit du moteur a cessé quelques secondes, à cause sans doute du grand tournant de Dilionne, puis il a repris tout à coup. C’était comme un cri sauvage, impérieux, menaçant, désespéré. Et déjà la machine de marque allemande qui ressemble à une petite locomotive plongeait au bas de la descente avec un puissant râle, remontait si vite qu’on eût pu croire qu’elle s’était élevée d’un bond. Comme je me jetais de côté pour lui faire place, j’ai cru sentir mon cœur se décrocher dans ma poitrine. Il m’a fallu un instant pour comprendre que le bruit avait cessé. Je n’entendais plus que la plainte aiguë des freins, le grincement des roues sur le sol. Puis ce bruit a cessé lui aussi. Le silence m’a paru plus énorme que le cri.
Monsieur Olivier était là devant moi, son chandail gris montant jusqu’aux oreilles, tête nue. Je ne l’avais jamais vu de si près. Il a un visage calme, attentif, et des yeux si pâles qu’on n’en saurait dire la couleur exacte. Il souriait en me regardant : « ça vous tente, monsieur le curé ? » Pourquoi pas, monsieur, ai-je répondu.
Nous nous sommes considérés en silence. Je lisais l’étonnement dans son regard, un peu d’ironie aussi. À côté de cette machine flamboyante, ma soutane faisait une tache noire et triste. En un éclair, j’ai vu ma triste adolescence, non pas ainsi que les noyés repassent leur vie, dit-on, avant de couler à pic, car ce n’était sûrement pas une suite de tableaux presque instantanément déroulés, non. Cela était devant moi comme une personne, un être (vivant ou mort, Dieu le sait). Mais je n’étais pas sûr de la reconnaître, je ne pouvais la reconnaître parce que … oh ! cela va paraître bien étrange, parce que je la voyais pour la première fois, je ne l’avais jamais vue. Elle était passée jadis, ainsi que passent près de nous tant d’étrangers dont nous eussions fait des frères, et qui s’éloignent sans retour. Je n’avais jamais été jeune, parce que je n’avais pas osé. Autour de moi, probablement, la vie poursuivait son cours, mes camarades connaissaient, savouraient cet acide printemps, alors que je m’efforçais de n’y pas penser, que je m’hébétais de travail. Je n’ai jamais été jeune parce que personne n’a voulu l’être avec moi.
Oui, les choses m’ont paru simples tout à coup. Le souvenir n’en sortira plus de moi. J’ai compris que la jeunesse est bénie, qu’elle est un risque à courir, mais ce risque même est béni. Et par un pressentiment que je n’explique pas, je comprenais aussi que Dieu ne voulait pas que je mourusse sans connaître quelque chose de ce risque. J’ai connu cette pauvre petite minute de gloire.
Parler ainsi d’une rencontre aussi banale, cela doit paraître bien sot, je le sens. Que m’importe ! Enfin je me sentais jeune, tellement jeune, réellement jeune, devant ce compagnon aussi jeune que moi. Nous étions jeunes tous les deux. « Où allez-vous, monsieur le curé ? Vous n’êtes jamais monté là-dessus ? » J’ai éclaté de rire

Photos : Archives de l’Express de Madagascar – AFP

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