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Emploi vert – La collecte de déchets pour lutter contre la précarité

La précarité est quotidienne au cœur des quartiers d’Antananarivo et au-delà. Dans bien des cas, ce sont les femmes et les enfants qui en paient le plus lourd tribut. Mais quelques-unes décident de transformer la dure réalité en de nouvelles possibilités et de vivre d’un emploi vert.

À Ankorondrano, un quartier d’Antananarivo, Clotilde Razafiarisoa et son équipe sont un peu nerveuses. Ce jour-là, elles allaient inaugurer leur mission dans la première entreprise qui les accueille pour qu’elles puissent y collecter les déchets.
« Intimidant, de penser qu’on doit entrer dans ces bureaux. Mais il faut ce qu’il faut! », se réconforte Clotilde, cinquantenaire, mère de cinq enfants.
Son équipe compte des femmes qui, comme elles, expérimentent pour la première fois la collecte de déchets « en mode professionnel ».
Clotilde arrange consciencieusement sa tenue de travail, une combinaison à manches longues, des gants et des bottes, complétée par des sacs de collecte et un vélo.
« La tenue, c’est d’abord le signe que nous sommes une équipe sérieuse et que nous prenons notre travail au sérieux en montrant du respect pour nous-mêmes et pour les lieux que nous visitons pour la collecte. C’est ensuite une question d’hygiène, comme nous allons manipuler les déchets », mentionne-t-elle.
Manipuler les déchets : c’est la principale tâche à laquelle Clotilde et son équipe d’une dizaine de femmes, toutes habitantes d’Ankorondrano, vont s’atteler.
« Notre travail consiste à collecter du papier, des journaux et des plastiques dans les déchets des entreprises afin de les revendre pour qu’ils soient recyclés ». En fin d’après-midi, elles se retrouvent au bureau de leur fokontany : c’est l’heure tant attendue du bilan de la journée de travail. « On pèse les sacs de déchets récoltés. Et on est payé au poids, par l’entreprise qui reprend ces déchets pour être recyclés », explique Clotilde.

Non recyclés, les ordures et les déchets deviennent  sources perpétuelles de pollution.
Non recyclés, les ordures et les déchets deviennent sources perpétuelles de pollution.

Une entreprise formalisée
Avant d’intégrer ce projet de collecte de déchets, Clotilde Razafiarisoa vivait de petites tâches que l’on voulait bien lui confier : lessive, nettoyage ou courses. Virginie, Sandra, Pierrette, Malalatiana, les membres de son équipe, sont toutes dans cette même situation. En général, leurs revenus mensuels oscillent entre 50 000 et 80 000 ariary, si la chance est au rendez-vous. C’est donc un début de solution à leur précarité qu’elles entrevoient à travers cette activité qui vient améliorer les revenus mensuels.
« D’habitude, les gens confient ce genre de service à des enfants qui veulent se faire un peu d’argent de poche. Nous voudrions proposer un certain professionnalisme pour que le projet ne reste pas une activité d’appoint mais une entreprise », précisent-elles.
Une entreprise, c’est ce qui motive l’équipe, avec l’esprit de commencer avec les moyens du bord.
« Pour la plupart, ces femmes n’ont pas eu la chance de suivre une scolarité régulière. L’idée n’est pas de mettre un emploi en adéquation avec leurs aptitudes, mais de soutenir leurs capacités afin que l’emploi devienne source d’autonomie financière », note le chef du fokontany d’Ankorondrano qui, comme ceux d’Ivandry, d’Analakely et d’Antsahavola, se sont associés à ce projet. La finalité de celui-ci est, en effet, de faire de cette collecte de déchets une activité stable, voire une entreprise formelle.

Les ordures ménagères se transforment  en compost.
Les ordures ménagères se transforment
en compost.

Clotilde Razafiarisoa et son équipe suivent régulièrement une formation active pour « soit apprendre à gérer leurs propres contrats avec l’entreprise qui reprend les déchets collectés, soit pour créer et développer une entreprise de collecte dont elles auront la charge et les bénéfices », explique l’association Agir pour le développement durable et l’économie verte (Addev) Madagascar qui encadre la mise en place du projet. C’est une démarche qui a nécessité divers appuis spécifiques comme l’apprentissage à l’alphabétisation pour certaines bénéficiaires et à la maîtrise de la langue française pour d’autres, assurée par Teach For Madagascar, et la formation active en gestion entrepreneuriale, assurée par le cabinet d’audit Tsaratombo. Outre ces formations, les bénéficiaires bénéficient également d’un contrat de travail et d’une assurance santé.
Ainsi motivées, Clotilde et son équipe sillonnent Ankorondrano à vélo et font du porte à porte soit auprès des entreprises, soit auprès des particuliers.
« Tout le monde peut participer et donner ses déchets. Cette idée de solidarité me paraît une solution. Après tout, pour quelles raisons les gens ne voudraient-ils pas nous confier ce qu’ils voulaient déjà jeter aux ordures? », conclut Clotilde.

 

Pour Mervyn Mobeeboccus, directeur général d’Ecologik Madagascar, tout déchet  est susceptible d’être recyclé..
Pour Mervyn Mobeeboccus, directeur général d’Ecologik Madagascar, tout déchet est susceptible d’être recyclé..

Perspectives – Cinquante mille emplois générés

Une ville comme Antananarivo produit chaque jour quelques deux mille tonnes d’ordures.
Pour Ecologik Madagascar, c’est un potentiel économique à explorer : cinquante mille emplois en perspective, à travers la collecte.
« Nous prenons de tout. Papiers, plastiques, chutes de bois, couches-culottes, serviettes hygiéniques, métaux, cordages…Tout ce qui se jette peut être potentiellement repris, mais le traitement des déchets est différent selon leur catégorie respective », détaille Mervyn Mobeeboccus, directeur général d’Ecologik Madagascar.
L’entreprise se lance dans la collecte de déchets, en assure leur traitement et leur revente auprès d’autres entreprises qui s’occupent de les recycler.
« Tout le monde est un client potentiel, car tout le monde produit des déchets : particuliers ou entreprises, qui souhaitent collaborer », ajoute-t-il.
La collecte constitue la première étape dans le cycle du déchet et du processus de recyclage. Un principe de bacs est établi au sein des entreprises partenaires de l’initiative, afin de les familiariser au tri des ordures selon leurs catégories. Il est, en effet, important de commencer le tri des déchets assez tôt, afin de rendre la collecte la moins polluante possible et de sécuriser cette étape au niveau hygiénique et sanitaire.
Une fois collectés, les déchets sont triés et traités. Le recyclage est aussi un secteur de perspectives : chaque catégorie de déchet est susceptible de recréer une filière ou un métier. Par exemple, les plastiques peuvent être traités et recyclés pour servir de pavés autobloquants. Les déchets verts sont broyés et transformés en compost, lequel sera valorisé par des agriculteurs et des maraîchers pour une culture biologique. Le papier est récupéré pour être recyclé en carton, en papier journal et emballage.

Clotilde Razafiarisoa son équipe  collectent les déchets auprès  des entreprises d'Ankorondrano.
Clotilde Razafiarisoa son équipe collectent les déchets auprès
des entreprises d’Ankorondrano.

Une microchaîne de collecte

Le projet de collecte de déchets est une initiative de l’association Addev Madagascar et bénéficie d’un financement du Fonds canadien pour les initiatives locales (FCIL). Il s’agit de créer une microchaîne de collecte de déchets.
« Les entreprises membres d’Addev Madagascar s’engagent à donner leurs déchets afin que ces femmes, bénéficiaires du projet, puissent les collecter et les revendre pour être recyclés », souligne Michaela Pawlizcek, secrétaire exécutive d’Addev Madagascar.
Par ailleurs, le projet prévoit également une formation, appui qui s’effectue essentiellement en ligne, destinée aux simples citoyens et aux associations qui désirent connaître, comprendre et appliquer les principes de collecte, de tri et de recyclage des déchets.

Les objets en plastique sont recyclables en pavés  autobloquants.
Les objets en plastique sont recyclables en pavés
autobloquants.

Recycler pour mieux préserver

Les déchets non collectés et non recyclés apparaissent comme des sources de maladies et d’épidémies diverses liées au manque d’hygiène. Mais ils sont aussi une source de pollution visuelle et environnementale en altérant le sol, l’eau et la biodiversité et leur durée de vie influent sur leur degré de pollution. Dans la mesure où la dégradation naturelle prend du temps, voire des siècles pour certains produits, recycler aide à limiter une pollution qui devient difficilement maîtrisable.
Voici quelques idées pour mieux se projeter dans le futur, ou mieux comprendre le présent :

Déchets se dégradant en moins de six mois
Papier toilette : deux semaines à un mois
Trognon de pomme : un à cinq mois
Mouchoir en papier : trois mois
Brique de lait : jusqu’à cinq mois
Allumette : six mois

Déchets se dégradant entre un et dix ans :
Mégot de cigarette : un à cinq ans
Papier de bonbon : cinq ans
Chewing-gum : cinq ans
Huile de vidange : cinq à dix ans

Déchets se dégradant de dix ans à cinq cents ans :
Canette en acier : cent ans
Canette en aluminium : de dix à cent ans
Pneu : cent ans
Cartouche d’encre : quatre cents à mille ans
Briquet plastique : un siècle
Boîte de conserve : cinquante ans
Récipient en polystyrène : cinquante ans
Objet en polystyrène : quatre-vingts ans
Boîte en aluminium : cent à cinq cents ans
Pile au mercure : deux cents ans
Couche jetable : quatre cents à quatre cent cinquante ans
Serviette ou tampon hygiénique : quatre cents à quatre cent cinquante ans
Sac en plastique : quatre cent cinquante ans

Source : ConsoGlobe

Photos : Mialisoa Randriamampianina – L’Express de Madagascar