L'Express de Madagascar

Passerelle

«Tu ne seras pas le premier littéraire à faire quelque chose de scientifique». Une vieille publicité rencontrée, lors d’un séjour londonien, il y a vingt ans (j’ai découpé l’annonce en souvenir pour l’éternité). Dans les journaux anglais, les annonces publicitaires occupent un journal à part entière. Le lecteur sait où il va : ne pas se retrouver entre une inauguration de «zava-bita» et l’énième conférence de presse d’un gugusse lambda ou un faire-part nécrologique.
«Tu ne seras pas le premier littéraire à faire quelque chose de scientifique». En illustration, ils avaient mis un dessin apocryphe (vous savez, c’est comme ce portrait d’Andrianampoinimerina qui circule depuis soixante ans, un faux mis en exergue dans les manuels scolaires, déclinés en goodies, sachant qu’il n’existe pas d’Andrianampoinimerina un seul portrait de visu), quoique pas si apocryphe puisque le Sage en question, non seulement appartenait à une époque où tout le monde semblait portraiturer son voisin, et avec quelque talent, mais l’homme était parfaitement capable de s’auto-peindre exactement comme il fallait un miroir pour arriver à lire son écriture spéculaire, allant de droite à gauche.

Image iconique de la Renaissance. Le savoir ancien, encyclopédique, embrassait tout dans une même et heureuse étreinte. Il suffisait d’une image : la culture générale d’un assidu du Times of London va jusque là. Et, manifestement, les candidats à une carrière chez «Price Waterhouse» prenaient le temps de lire une annonce en forme, et longueur, d’éditorial : «find people confidently switching between the world of arts and science», «work effectively with colleagues in the furthest continents as you would with people in the next office» : à une époque, février 1998, qui ignorait encore l’internet global puisque les candidatures devaient parvenir par la poste.
«You won’t be the first person with an arts background to do something technical» : ce grand sage polyvalent était peintre, sculpteur, artiste, philosophe, urbaniste, ingénieur, concepteur du premier avion quatre cents ans avant le premier vol des frères Wright : un parfait homme de la Renaissance européenne, un génie de l’Humanité. Du type à nous réconcilier avec le genre humain.
Léonard de Vinci (1452-1519) vivait à une époque où l’on n’enfermait pas encore les gens dans des «séries» : lettres ou sciences ou mathématiques. Heureuse époque de passerelle interdisciplinaire. Charmante société de nomadisme intellectuel et philosophique, sans étiquette unique à perpétuité.