Notes du passé

Lebel, témoin d’une guerre d’Andrianampoinimerina

Contrairement aux autres traitants de l’époque, le négociant-voyageur Lebel ne donne aucun détail sur l’itinéraire qu’il suit sur les Hautes terres centrales malgaches, durant ses deux voyages (1800-1803). C’est ce qu’écrit J.-C. Hébert à ce propos (revue d’études historiques Omaly sy Anio N° 10).
Durant son deuxième voyage (lire les deux précédentes Notes), Lebel doit certainement repasser par Iaroka et par l’Ankay, pays des Bezanozano. De l’Ankay, il se dirige vers Imenabe, petite province située au sud-ouest d’Antanana­rivo, dont le chef-lieu est Mena­beroarivo. C’est un territoire vassal de l’Andrantsay, plus au Sud, dont la capitale est Ifandana. Il ne passe pas par Antananarivo car, commente J.-C. Hébert, « ses relations avec Dianampoïne (Andrianampoinimerina) n’étaient pas si bonnes qu’il le laissait croire ».
Toujours d’après J.-C. Hébert, les traitants d’esclaves recherchent, de préférence aux Hova, les Mainty plus robustes qui constituent une main-d’œuvre plus appréciée aux iles Mascareignes. «L’Imerina était principalement peuplée de Hova et l’Andrantsay, dont l’Imenabe était un territoire vassal mainty, obtient de meilleurs prix des colons de l’Ile de France et de La Réunion».
Les membres de l’expédition semblent assez nombreux : vingt deux Betanimena « que lui avait remis ses père et mère (raiamandreny), en qualité de porteurs et qui lui restent fidèles ; huit Antevongo que lui remet Tsialana, mais qui « le provoquèrent plus de vingt fois » ; des Betsimisaraka et des Antatsimo. Dans l’Imenabe, au nord de l’Andrantsay, il aurait risqué d’être empoisonné (ou assassiné) par ses porteurs antevongo, sur l’instigation de Lasalle, et il s’échappe dans l’Imamo, pays situé à l’ouest d’Antananarivo.
Une quinzaine de jours lui suffisent pour obtenir du secours et il vient porter plainte au roi d’Andrantsay, suzerain de l’Imenabe. Ce dernier doit alors lui payer sur le champ cinquante bœufs dont il garde dix- les autres revenant à ses sauveteurs- outre dix esclaves. Par la même convention, la province d’Imamo devient sa « garantie » dans l’attente d’une rançon de deux cents bœufs et trente-trois esclaves, qu’il ne perçoit pas, mais que « le grand seigneur d’Andrantsay » aurait touchée à sa place après son retour sur la côte Est. « Cette rançon signait sans doute la mort du petit royaume d’Imenabe. »
C’est pendant qu’il est en Imenabe que le roi de l’Imerina du Sud, Ramaromanompo le convoque dans sa capitale, Anosizato. Il s’agit du fils du défunt roi Andrianamboatsimarofy, chassé d’Antananarivo. Ramaro­manompo lui lance un défi : fabriquer de la poudre dont il a, sans doute, grand besoin pour se défendre « contre les emprises incessantes et inquiétantes d’Andrianampoinimerina ».
J.-C. Hébert souligne le « parallèle étonnant » avec le voyage de Mayeur, venu en Andrantsay en 1777. Le voyageur français reçoit la visite incognito du roi de l’Imerina dans ses États. Le 13 septembre, en cours de route, celui-ci lui présente un Malgache capable de fabriquer de la poudre de guerre, mais qui refuse de révéler ses talents devant Mayeur, même contre la promesse de 30 piastres.
Ramaromanompo présente à Lebel, durant son séjour, la famille royale, dont sa femme principale, son beau-frère, Andriantompo­nimerina, marié à sa sœur Ravaonimerina que convoite Andrianampoinimerina.
Lebel remporte le défi, mais Ramaro­manompo refuse de lui livrer les esclaves promis. Au contraire, il l’expulse du territoire et il doit confier ses marchandises aux épouses du roi et d’Andrian­tompo­nimerina avec qui il semble être dans les meilleurs termes, leur promettant de revenir « après deux mois lunaires ». Puis il est reconduit au sud-est où il peut visiter le pays pendant douze jours. De là, il va au nord-est chez les deux frères Diantandroka, « Seigneurs des cornes ».
Il retourne dans l’Ankay, sans doute pour y reprendre des marchandises et revient en Imerina pour y apprendre le décès subit
de l’épouse principale de Ramaro­manompo. Andrianampoini­merina profite de la circonstance pour ravager le royaume du Sud et exiger d’Andriantompo­nimerina qu’il lui remette Ravaonimerina, « héritière de l’Imerina », selon Lebel.
Andriantomponimerina se réfugie à Antsahadinta, la vallée aux sangsues, où Andrianampoini­merina l’attaque. Lebel assiste alors à la chute de la forteresse, dernier refuge des deux rois de l’Imerina du Sud et de l’Ouest. Après quinze jours de résistance, Andriantomponimerina abandonne sa femme à son rival et prend la fuite.