Notes du passé

Le « menakely » et le « vodivona » des faux-fiefs

Le pouvoir d’Andria­nampoinimerina est fortement centralisé. Pour assurer la pacification complète de l’ Imerina
enin-toko, l’Imerina aux six territoires, et bien l’administrer et contrôler, il délègue à des « tompomenakely » ou des « tompombodivona » une partie de son pouvoir (Manassé Esoavelomandroso, À propos des groupes paysans en Imerina, 1794-1810, revue historique Omaly sy Anio, janvier-juin 1882).
Les « tompomenakely » peuvent être des rois qui se sont soumis à Andrianampoinimerina et qui, en récompense, sont faits Andria­masinavalona en même temps que leurs anciens royaumes sont transformés en « menakely » ; ou bien des Andriamasinavalona et quelques Zazamarolahy qui reçoivent des « vodivona », mais alors leur charge est viagère. « Cette délégation de pouvoir en faveur des tompomenakely et des tompom-bodivona est révocable. »
De Comarmond, en 1970, voit en ces personnages de hauts fonctionnaires privilégiés, certes, mais tout de même agents royaux puisque, selon lui, « ils étaient détenteurs de privilèges, non pas pour en jouir paisiblement, mais pour
servir l’État, c’est-à-dire lui faire parvenir les redevances qui lui revenaient ». Les uns comme les autres sont placés à la tête d’une seigneurie dans laquelle ils reçoivent des prestations (corvées pour l’entretien de leurs propres terres ou « tanin-dapa », « vodivona » ou droit à la culotte des bœufs abattus, etc.). Ils jugent « au premier degré » et perçoivent, au nom du souverain, les redevances ou « hajia » dont ils gardent pour eux la moitié.
« Toutefois, ils ne sont aucunement propriétaires du sol des vodivona ou menakely car la terre, propriété éminente du roi, appartient à chaque communauté qui la répartit entre ses membres, lesquels ont droit de propriété usufruitière sur leurs lots. »
Dans les « menakely » ou « vodivona », les paysans n’ont pas le droit de quitter leurs terres. En contrepartie, leurs seigneurs ne peuvent pas les en détacher. « Ces mesures apportent aux paysans la certitude du lendemain et garantissent aux grands la main-d’œuvre nécessaire à la mise en valeur de leurs domaines.» Les paysans, « tenanciers libres » sont, en fait, assujettis et Andria­nampoinimerina renforce leur dépendance vis-à-vis des « tompomenakely » ou « tompom-bodivona ».
Les Andriana établis dans les « menakely » ou « vodivona » partagent avec les Hova certaines obligations envers leurs seigneurs comme le paiement du vodihena, de l’ isampangady ou impôt foncier, de la taxe de horompotsy ou paille à couvrir les toits. Toutefois, les seigneurs qui sont leurs « parents » leur font « remise gracieuse de ces obligations » (Condominas, 1960).
Dans ces conditions, le « menakely » ou le « vodivona » peut être assimilé à un « faux-fief » parce que le « tompomenakely » n’est pas maitre de la terre de son domaine, dont disposent librement les communautés locales. « Dans ce faux-fief, le paysan, Hova ou Mainty, est moins libre de ses mouvements que celui installé dans le menabe. »
L’existence du faux-fief et des « serfs » évoque le problème de celle ou non de la féodalité en Imerina. Manassé Esoavelo­mandroso évoque Balandier (1969) qui, dans sa définition des « féodalités africaines », affirme que « le lien personnel ne résulte pas d’une dégradation de l’État, mais au contraire, d’un processus aboutissant à l’organisation d’un pouvoir décentralisé ; le fief n’y acquiert pas le caractère permanent qu’il a en Europe, dès la fin du XIe siècle, car il reste précaire et lié à une fonction politique ou administrative, changeant de détenteur selon le bon vouloir du souverain ou lors d’un règne nouveau ».
Pourtant, comme le fait remarquer Maquet (1961) à propos de l’Afrique, la féodalité merina « n’est pas un mode de production », elle est un régime politique, « une manière de définir les rôles de gouvernant et de gouverné ». Car, conclut Manassé Esoavelomandroso, l’on se trouve en Imerina, en face d’un pouvoir royal qui s’affirme. Les « menakely » et les « vodivona » sont confiés à des hommes qui ont droit de commandement et exercent une fonction d’administration locale pour appliquer la loi du souverain. « Représentants du roi, ils sont aussi les chefs ou commandants des paysans. »

Texte : Pela Ravalitera – Photo : Archives personnelles