Humeur Opinions

Une journée perdue

«Une journée sans rire est une journée perdue», disait Charlie Chaplin qui, bien que comique au cinéma, ne menait pas une vie privée aussi drôle. Et hier, 7 mai, était la journée mondiale du rire. Si on institue une journée mondiale pour le rire, ce comportement réflexe inné qui exprime la joie et l’exultation, c’est qu’il perd du territoire. Le rire est-il menacé ?
Notre vie nationale, elle, n’est définitivement pas amusante. D’ailleurs, dans le rapport mondial du bonheur 2017, nous sommes classés 36e sur 44 pays africains – tandis que notre voisin mauricien est le deuxième pays heureux d’Afrique. On cite comme conditions du bonheur l’espérance de vie, la bonne santé, la liberté, la générosité, le niveau d’aide sociale, l’absence de corruption gouvernemen­tale ou entrepreneuriale, le PIB/habitant. Vu sous ces conditions (des conditions bien occidentales, diront certains), on est bien mal en point. Et pour atteindre le bonheur, tel qu’il prédit dans ce rapport, il faudrait autant une volonté que nous ne semblons pas avoir des masses et des moyens, que nous pourrions avoir si nous ne dispersions pas nos forces à de futiles enrichissements sans valeurs ajoutées. D’ailleurs, qu’est-ce qui nous rend heureux ?  Qu’est-ce qui est potentiellement capable de nous faire rire et de nous procurer de la joie ?
Ceux qui ont le privilège de passer quelque temps en campagne et de partager la vie des familles rurales reconnaîtront qu’il y a, dans un cadre de dénuement, une certaine forme de bonheur que les villes ne connaissent plus. Se contenter de peu, vivre de ce qu’il y a, travailler le jour et se reposer la nuit. On ne les voit et ne les entend pas trop se plaindre, sauf si on leur demande explicitement de parler de ce qu’ils vivent au quotidien. Autrement, ils continuent leur bonhomme de chemin, trébuchant beaucoup, se relevant toujours, même plus fragiles et plus vulnérables. La part de bonheur est si finement attachée à quelques détails à peine perceptibles qu’on ne les voit pas, mais elle est bien là. C’est sans doute ce qui rend notre quête du bonheur aussi difficile: ceux qui souffrent le plus se plaignent le moins. Inversement, ceux qui ont la capacité de créer un vrai changement pour eux-mêmes et pour les millions qui endurent la douleur en silence, ne le font pas. Et quand, pour des raisons fondées ou infondées, ils refusent d’agir pour le bien d’autrui, ils font aussi en sorte que ceux qui ont la volonté de le faire aient le plus de difficultés possibles pour y arriver. La générosité, l’aide à autrui et l’écoute sont des denrées inaccessibles pour ceux qui n’ont ni carnets d’adresses, ni entregent.
Résultat : nous ne sommes pas capables d’atteindre les objectifs mondiaux du bonheur (trop grands, trop élevés) et nous ne sommes plus capables de créer le bonheur quotidien d’être Malgache. D’ailleurs, sommes-nous encore un peuple en quête de bonheur   Au final, nous ne recherchons plus qu’une pâle idée du confort : joindre les deux bouts. Et parce que les plus démunis supportent leurs situations, parce que la classe moyenne amenuisée peine à finir ses fins de mois, et que le peu de personnes capables d’élever leurs voix sont royalement ignorées par celles et ceux qui détiennent le pouvoir de changer les choses…On ne rit pas. Et comme nous manquons cruellement d’humoristes pour nous donner un regard décalé sur ce que nous vivons, soit on rit de moins en moins, ce qui est triste, soit on rit de tout, ce qui est sot ou pervers, comme dit le proverbe. Autrement, quand on éclate de rire, on se rend compte d’une situation très grave : des problèmes de dentition qui touchent la plupart des Malgaches, autre situation qui ne fait pas rire mais dont on ne se plaint plus.
Voilà un sujet de vlogging qui devrait intéresser le président de la République qui vient de lancer sa chaîne youtube pour, dit-il, évoquer les sujets importants de notre vie nationale et répondre aux questions que l’on se pose. À la tête d’un pays malheureux, il a fort à faire pour recréer le bonheur à partir de beaucoup de malheurs.

Par Mialisoa Randriamampianina

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