L'Express de Madagascar

La démagogie fait son show

Conditionnés à réagir à des noms et à des voix particulières, nos regards se tournent d’une manière machinale vers les acteurs principaux, les tops of mind de l’actualité nationale. Quand ces protagonistes de notre histoire contemporaine, accompagnés de figurants, se jettent dans la lice où se disputera la possession du pouvoir suprême, l’attention du spectateur est encore une fois, exclusivement, focalisée sur eux. Mais que voit-on quand on se tourne vers les véritables détenteurs du pouvoir : le peuple ? Dans quelles conditions le peuple use-t-il de ce privilège inestimable qui lui octroie la prérogative de désigner, par le biais des élections, celui qui sera le visage du pays le temps d’un quinquennat ?

Les différents meetings qui peuvent mobiliser tout un village, au lieu d’être des indicateurs de la popularité du candidat, seraient plutôt des indices de la vulnérabilité au divertissement, de l’ascendant du spectacle. Les hommes, écrit Pascal « n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point songer […]. Nous courons sans souci dans le précipice après que nous avons mis quelque chose -devant nous pour nous empêcher de le voir. » (B. Pascal, Pensées, 1670). Le bateau égaré, dans lequel on s’est tous embarqués pour un suicide collectif inconscient, cache son irrésistible dérive par le port du masque du spectacle. Subjuguée par la pompe éphémère et artificielle du show, notre capacité de réflexion, déjà captive d’une éducation mutilatrice pratiquée par des enseignants dont le niveau d’instruction dépasse à peine celui des élèves, subit une autre injection d’anesthésie. Un endormissement propice à l’efficacité du discours démagogique.

Quand on revoit l’histoire, on se dit qu’on devrait être vaccinés et imperméables à la démagogie. Mais quand on entend les promesses et les différentes réécritures de l’Utopie de Thomas More qui a créé ce mot en 1516 pour nommer la cité idéale fictive de son livre, on ne peut que déplorer que ces châteaux en Espagne, qui sont aussi énormes que la vacuité des discours, continuent à mettre en branle les vivats des spectateurs qui, selon les apparences, applau­dissent avec une sincère ferveur, au moins sur le moment, les paroles qui ne seront pas tenues. C’est comme si la chanson « soyez prêtes » du Roi lion (R. Allers & R. Minkoff, 1994) passait en version live. Dans l’extrait en question, Scar, le méchant frère du roi manigance une prise de pouvoir avec l’appui des hyènes séduites par un discours enrobé de promesses qui séduiraient n’importe quel laissé-pour-compte d’une société inégalitaire. Sommes-nous toujours des hyènes sensibles à la démagogie ? Comme Philaminte, Bélise et Armande qui se pâment sous l’effet de l’éloquence du faux savant et voleur Trissotin dans Les femmes savantes (Molière, 1672). Ou est-ce un phénomène qui relève plutôt d’un culte aveugle qui métamorphose les discours creux en paroles d’évangile? Les sauveurs autoproclamés, une fois l’onction obtenue, ont pour habitude de se débarrasser de leurs habits d’agneau pour dévoiler le loup qui s’y dissimulait. Il me revient en mémoire l’histoire des schtroumpfs qui firent l’expérience du suffrage universel dans l’album Le schroumpfissime (Peyo, 1965) : chaque schtroumpf, après avoir reçu sa dose de démagogie et… du jus de framboise, donna le pouvoir au tyrannique schtroumpfissime. Une grande partie du village ne tardera pas à prendre les armes pour renverser l’élu devenu dictateur. Familière comme histoire n’est-ce pas ? Dans les conditions actuelles, semblables à celles des schtroumpfs, comment croire à la fin du cycle infernal ? L’histoire n’arrêtera pas de se répéter.

Avant de rêver à des élections sous l’égide de la raison et non sous celle du cœur, on devrait d’abord réveiller cette part de nous qui est, selon différentes philosophies, ce qui constitue l’essence de l’être humain. Faire muer la plèbe, ou la masse avec son ignorance et sa versatilité, en populus ou une communauté dans laquelle s’expriment une sagesse collective, l’intérêt commun et selon Rousseau la « volonté générale » qui est plus du rationnel. Au risque de me répéter, le chemin du véritable salut doit nécessairement passer par l’étape fondamentale de la réédification de l’éducation.

par Fenitra Ratefiarivony