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Edgard Razafindravahy : « Le fédéralisme ou le chaos »

Edgard Razafindravahy, chef de file du parti Arche de la nation, ADN, pose un regard objectif et lucide sur la situation politique, économique et sociale du pays. Plus que jamais convaincu que le fédéralisme approprié, « federalisma sahaza », demeure la solution plausible et réaliste pour extirper les Malgaches de l’abysse de la pauvreté et de la misère.

D’où vient l’idée de proposer la structure fédérale pour la refondation de la nation ? 
Elle découle de la constatation selon laquelle les différentes républiques unitaires successives, sous ses variantes : six provinces autonomes ou vingt-deux régions économiques n’ont pas permis d’atteindre l’essor économique tant attendu pour gagner la lutte contre la pauvreté. Les populations vivant dans des localités pétries de richesses naturelles ou propices à des cultures de rentes, ne jouissent en rien de ces dons du ciel. J’ai vu des écoles primaires publiques qui n’ont ni tables ni bancs en nombre suffisant pour leurs élèves. Alors qu’elles se trouvent dans une commune d’où viennent des bois précieux à l’exportation. Un paradoxe parmi tant d’au­tres sur l’iniquité du système de gouvernance actuelle.

Comment a été reçue votre proposition  ?
Vous voulez insinuer sans doute que le fédéralisme peut susciter des appréhensions par son passé. Lors de la crise politique de 1991, secoué par une vaste manifestation dans la capitale, le pouvoir révolutionnaire a émis l’idée du fédéralisme dans l’optique de maintenir Didier Ratsiraka au pouvoir. Le fédéralisme, a été instrumantalisé comme une arme de division à des visées bassement politiciennes. Le contexte ne s’y prêtait pas à son émancipation. Notre concept le module, le façonne, comme une manière de partager avec équilibre et équité les fruits de la croissance économique. Parfois, le trop grand écart de développement entre les régions, les communes, engendre des conflits latents à connotation ethnique, souvent exploités par des politiciens en mal d’audience. Arriver à un développement cohérent, c’est l’essence du fédéralisme approrié que nous défendons. Il n’est pas question de personne ou d’hom­me. Mais d’efficacité d’une organisation de l’État.

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Les régimes successifs ont plutôt misé sur la décentralisation effective. Qu’en dites-vous ? 
Disons qu’il s’agit d’une décentralisation fictive. Comment peut-on accepter que pour régulariser des paperasses administratives, par exemple des dossiers sur les propriétés foncières, il faudra venir dans la capitale. Des gens parcourent des kilomètres à pied avant de prendre un hypothéthique taxi-brousse. Et ils doivent revenir plusieurs fois à cause de la lenteur administrative. Il en va de même pour les audiences au palais de justice. Lors de la présidentielle de 2013, j’ai suggéré le tribunal de proximité, « Fitsasarana mitety vohitra », pour éviter autant que possible les coûteux déplacements aux paysans qui n’ont pas forcément les poches bien garnies pour ces incessants va-et-vient. Ce procédé, en toute transparence peut aussi aider à démasquer la corruption qui sévit dans les coulisses des tribunaux classiques. Étant entendu que c’est l’un des Corps de l’Etat le plus corruptible selon de nombreuses études faites sur le dégré de corruption sur l’ensemble de l’Administration.

“Si on ne change rien, Madagascar continuera à s’enfoncer dans la pauvreté et le  sous-développement.”

Vous avez d’autres arguments pour soutenir le bien fondé de votre démarche  ?
2016 aura été l’année de la recrudescence des vindictes populaires, des révoltes contre l’ordre établi par des assauts de camps de la gendarmerie nationale. Cela atteste, témoigne de la méfiance des citoyens, de leur non-respect de l’État. À l’allure où vont ces rebellions ouvertes, ces insoummisions violentes, la situation deviendra inténable, ingérable pour le pouvoir central. Il peut aussi s’agir d’une manifestation des frustrations latentes longtemps enfouies. Je dirais que sans le fédéralisme approprié, ce serait le chaos. Il faut un État de droit, une justice équitable. La centralisation à outrance des prérogatives de puissance publique dans la capitale débouche sur l’accaparement de tous les pouvoirs de décision par une minorité agissante. Seule la gestion de proximité peut contourner ce centralisme excesssif qui dérive sur le culte de la personnalité, et les tentations dictatoriales par la pensée unique. Le danger est bel et bien là, mais comme cela arrange les dignitaires de l’État, ils s’en accommodent.

N’empêche, le régime présente 2017 comme l’année de la relance économique après le succès somme toute relatif du Sommet de la francophonie et des acquis de la Conférence des bailleurs de fonds et des investisseurs, CBI, de Paris.
S’agissant du Sommet de la francophonie, la vraie question qui importe aux Malgaches est : « qu’est-ce que ce sommet leur a apporté   » Aucune réponse à leurs problèmes quotidiens ni même à ce qu’ils peuvent espérer demain.
Pour la réunion de Paris, tout reste à décaisser mais les membres de l’Exécutif se flattent de jongler avec les 6,4 milliards de dollars. Ils dissimulent les sacrifices à endurer par les Malgaches pour remplir ce qu’on entend par critères de performance. Pour ne citer que les réajustements des tarifs de la Jirama ou la vérité des prix du carburant, que demande t-on aux Malgaches au juste   sinon plus de sacrifices pour qui   pourquoi   On est en droit de se demander et d’avoir des réponses. Avoir une vision économique, c’est prendre tous les agrégats dans leur ensemble et ne pas se contenter d’endetter le pays et les générations futures. Les bailleurs de fonds sont des banquiers, ils vous prêtent pour en tirer profit et les Malgaches n’en tireront jamais profit si les dirigeants ne dédient pas réellement les fonds empruntés à des projets de développement  bénéfiques au pays.

Vous êtes bien pessimiste.
Oui, si on ne change rien, Madagascar continuera à s’enfoncer dans la pauvreté et le sous-développement. Comme le système unitaire, le recours aux bailleurs de fonds ne date pas d’aujourd’hui. Certains ont été gratifiés de meilleurs élèves du Fonds monétaire international. Cela signifie que le régime en place n’a pas trouvé d’autre voie pour amorcer le décollage économique. Les mêmes emprunts produisent les mêmes effets : la paupérisation de la population. Les pays qui ont réussi leur envolée économique n’ont pas forcément eu des crédits des bailleurs de fonds. Pourquoi insister sur des méthodes qui ont largement démontré leurs limites ?
Comme vous savez ceux qui investissent chez nous dictent leurs lois et leurs conditions, nos dirigeants nous mettent toujours dans une situation de quémandeurs. Il faudrait inverser le rapport de force et pour cela il faut d’abord rendre le pays attractif. Je suis convaincu que le fédéralisme permettra au pays de mettre en place plus rapidement le cadre nécessaire pour attirer et sécuriser les investissements, sélectionner les bons projets en fonction des priorités à l’échelle de chaque région qui permettra le développement de tout le pays.

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Que pensez-vous des mutations politiques à l’échel­le mondiale ?
On assiste à un réveil du nationalisme, à la remise en question de la mondialisation et du libéralisme sans balises, à un penchant progressif vers le repli sur soi. Des politiciens en dehors du « système » ont déjoué tous les pronostics. La victoire de Donald Trump aux Etats-Unis, les déroutes de François Hollande en France, les déboires de Matéo Renzi en Italie, les cauchemars d’Angela Merkel avec ses immigrants en Allemagne, l’insolente réussite de Vladimir Poutine sur l’échiquier politique mondial, la victoire du Brexit en Grande-Bretagne sur le ré- fé­rendum sur l’Europe, sont autant d’événements qui certifient ces nouvelles tendances . Aux Malgaches de pren- dre leur destin en main, c’est toute la philosophie de l’ADN!

Votre appréciation sur le rapprochement des politiciens…
Qu’est ce qu’on peut encore attendre et espérér quand on fait du neuf avec du vieux ?  Je l’ai toujours dit, ils sont tous les mêmes. « Iray ihany izy rehetra ». Qu’ils nouent des alliances ou pris individuellement, aucun changement ne peut venir d’eux.
Maintenant pour ce qui est du « rapprochement » de la « réconciliation » nationale dont on parle à tout va, nous disons que ce dont les Malga­ches ont besoin c’est de se réconcilier avec leurs terres. Personne n’ignore que la plupart des Malgaches ne sont plus propriétaires, donc ni fières ni responsables, de leur terre, ils sont parfois tout bonnement expropriés sans raison ou par la raison du plus fort ! Le « fédéralisme sahaza » permettra aux Malgaches de se réconcilier avec ce qui leur est cher c’est-à-dire leur terre.

Sommes-nous vraiment prêts et suffisamment costauds à adopter ce système de « Federalisma sahaza »  ?
Il n’y a pas pire que ce qu’on fait vivre aux Malgaches aujourd’hui et depuis des décennies. Changer les hommes au pouvoir ne suffit plus, le pays a besoin de changement radical, efficace, de refondation et cela passe par le changement de tout le système de gouvernance : le fédéralisme. Regardons dans le monde, les pays fédéraux sont les plus développés : les Etats Unis, la Suisse, l’Alle­magne pour ne citer qu’eux. Il nous faudra de l’audace afin de pouvoir opérer le changement tant attendu par tout un peuple. On ne va pas continuer incessamment à attendre les autres, puisqu’on pourra largement financer le « Federalisma sahaza » par nos propres ressources. Osons relever le défi !

Propos recueillis par Eric Ranjalahy