L'Express de Madagascar

Les Chinois malgaches

La participation de Madagascar à la troisième édition du FOCAC (forum sur la coopération sino-africaine) m’est l’occasion d’un marronnier : à peu près à la même période, il y a un an, j’évoquais le rapatriement (littéralement «retour en sa patrie») de la dépouille de Fong Po Thune, décédé à Hong Kong : «Fong Po Thune est mort à Hong Kong. Mais, sa dépouille sera rapatriée à Madagascar. Et comme le dit si bien le faire-part en malgache, malgré une coquille orthographique : «ny nofo mangatsiaka dia ho tonga eto an-tanindrazany» : «la dépouille sera de retour en sa patrie», le 15 août».
Le titre de la Chronique («Welcome back home», Chronique VANF 14.08.2017) n’était pas anodin. De ma part, «Malgache de souche», il s’agissait de la reconnaissance d’un compatriote (littéralement «qui partage la même patrie), en quelque sorte un acte affectif de «naturalisation». Depuis, j’ai pu discuter avec quelques Chinois de ce que nous appelons sans aucune péjoration, au contraire, de «Sinoa Gasy» ou de «Sinoa Taloha». J’avais même pu être invité à une première assemblée générale des Métis Chinois, à Behoririka, mais malheureusement, je n’avais pas pu honorer cette invitation (je note avec satisfaction que le site de l’ancienne école chinoise de Soavinandriana a été réinvesti par de jeunes «Sinoa»).
Comme je l’écrivais déjà, Fong Po Thune était le patron du célèbre magasin de l’avenue de l’indépendance, «Samkocwa» et le représentant des «Sinoa Zanatany», ceux qui sont nés à Madagascar et qui ont décidé de s’y faire enterrer (ou de se faire incinérer au «Fasan’ny Karana»). Il était également le fondateur de l’association «Amitié Madagascar-Chine» ce qui souligne, non pas l’ambiguïté du statut des «Sinoa Gasy», mais plutôt le paradoxe d’avoir à être en quelque sorte les ambassadeurs en terre malgache, donc chez eux, non pas d’un pays, la Chine, dont ils n’ont pas la nationalité, mais d’une Culture, Cinq fois Millénaire, dont ils auraient tort de ne pas être fiers.
N’occultons pas ces années national-socialisantes 1972-1975, quand de nombreux Chinois de Madagascar choisirent de partir s’établir au Canada : la jeune génération a-t-elle gardé les mêmes relations affectives avec la «patrie» qu’avaient pu avoir les Anciens ? Et s’ils étaient, sans le savoir, une «diaspora malgache»…
Depuis 2008 qu’existe un Institut Confucius à Antananarivo, de nombreux jeunes universitaires malgaches partent poursuivre leurs études supérieures en Chine. Le centre de gravité du monde s’est déplacé vers l’Asie depuis que la Chine s’ést éveillée. Mais, cette salutaire ouverture culturelle à la Chine de Pékin (Beijing), s’accompagne ici de nombreuses tensions socio-économiques avec les nouveaux Chinois (Sinoa vaovao) qui ne sont pas exactement les archétypes de «l’homme universel» de la dynastie Tang, à la fois lettré, poète, peintre et homme d’État…
Les Malgaches savent distinguer les deux communautés chinoises : les «Sinoa Gasy», d’origine cantonaise (districts de Nan-Hai et de Shun-Te près de Canton-ville, selon Léon M.S. Slawecki, cf. Bulletin de Madagascar, mai 1969, n°276, «L’origine et la croissance de la communauté chinoise à Madagascar», pp.484-498) sont présents de longue date : William Ellis signale un Chinois à Tamatave en 1862, venu sans doute avec la même vague qui fit arriver les premiers Chinois à l’île Maurice en 1829, et en 1844 à La Réunion. Vint ensuite la vague des «coolies» chinois, appelés à travailler sur le chantier du chemin de fer Antananarivo-Toamasina : les premiers d’entre eux débarquèrent à Tamatave, le 10 mai 1896, et le général Gallieni les rencontra, en septembre 1896. De marronnier en marronnier (un article de presse qui revient à date fixe sur le même thème), on finira par mieux faire connaissance avec ces «Sinoa Zanatany» qui tiennent commerces ou restaurants à Toamasina, Foulpointe, Vatomandry, Moramanga, Ambila, etc. Peut-être même finira-t-on par décrypter cette inscription chinoise sur une pierre tombale rencontrée à Vangaindrano…
Post-scriptum : Un commerce chinois dans l’Océan Indien se serait développé sous la dynastie Song (960-1279), celle qui avait permis l’invention de la poudre à canon et l’imprimerie. Dans le «Chu-fan-chi» (ouvrage chinois publié en 1225 qui détaille les peuples étrangers ou «barbares» si on devait reprendre la grille de lecture romaine), les Comores sont «Kan-mei» et Madagascar «K’un-lun-tsong-k’i». Il faut espérer que l’ouverture culturelle à la Chine nous renseigne davantage sur les contacts anciens de la Chine avec notre Océan Indien : sous la dynastie Ming (1368-1644), sept expéditions conduites par l’eunuque Tchen Ho furent entreprises entre 1405 et 1430, et c’est la sixième expédition qui atteignit la côte orientale de l’Afrique.