Notes du passé

Le Malgache et la Terre vus par un poète

Les cendres d’un Malgache décédé à l’étranger sont toujours rapatriées pour être ensevelies dans le tombeau familial.

Jacques Rabemananjara, dans son livre « Nationa­lisme et Dynamique culturelle, Nationalisme et Problèmes malgaches », publié en 1958, et dans une conférence sur « Les fondements culturels du nationalisme malgache » prononcée le 22 décembre 1957, devant le Groupe international de étudiants, aborde le thème de la relation du Malgache avec la Terre.
Il insiste notamment sur l’amour de la terre et sur l’amour filial. Extraits.
Concernant le premier point, le poète débute par « Les Malgaches, eux ! » Ils s’attachent à la terre, à la terre en tant que terre. Quelque chose de concret et de palpable ! On se plait dans son commerce, on en hume insatiablement l’odeur et sa vue quotidienne offre une source constante d’émotions.
On l’aime aussi parce qu’elle est vôtre : la jouissance de la possession. Jamais, les Malgaches ne s’étaient imaginé que l’on pouvait mettre en doute l’éminence de leur droit de propriété. L’ile leur appartenait à tous, et il n’a été reconnu à personne, même pas au roi, le privilège d’en disposer à sa guise, de céder la moindre parcelle à un étranger. Le roi Radama II a payé de sa vie une tentative dans ce sens. Il a fallu les Français pour tout remettre en question.
Abordant le second point, Jacques Rabemananjara rappelle que certains se plaisent à évoquer aujourd’hui le souvenir des guerres intestines entre gens du Centre et de la Côte. Ils omettent seulement d’y relever le caractère d’exigence et de passion tenaces qui distinguent les grandes consciences à la recherche d’une unité politique : organiser un vaste ensemble où se développerait dans l’harmonie des mêmes lois, ce sentiment de l’unité poussé chez les Malgaches jusqu’à une identification charnelle avec leur sol.
Dès la naissance, toute une cérémonie entoure l’enfouissement du cordon ombilical dans la terre : la consécration du lien physique
établi désormais entre l’enfant et sa nouvelle mère. Celle-ci le portera à jamais, et à la vie et à la mort, et le nourrira de son suc et de ses richesses, comme l’autre mère dont il vient de se détacher, l’a porté pendant neuf mois et nourri de son sang et de sa chair dans la germination de la vie et dans la nuit des entrailles.
La vertu de la terre ne cesse de pénétrer le fils de l’attouchement quotidien des pieds nus. Il est un geste expressif, commun à tous les Malgaches, à quelque province qu’ils appartiennent ; ils ne boivent rien sans verser une goutte à la terre, comme si l’on ne veut rien consommer sans réserver une part à sa mère.
Certes, l’aménagement de l’unité politique connut des fortunes diverses. Mais de l’Ouest au Centre, ou de l’Est, tous les souverains malgaches ont usé d’un même rituel pour proclamer leur sens d’une patrie une et indivisible.
Andriandahifotsy chez les Sakalava, Ramaromanompo chez les Betsimisaraka, Andrianam­poinimerina chez les Merina, Andriamanalinarivo chez les Betsileo, etc. La formule consacrée était celle-ci qui revenait avec l’obsession d’un leitmotiv à chaque kabary : « Cette terre, Dieu et les ancêtres me l’ont donnée en partage. » Andrianampoinimerina le précise : « La mer seule constitue la limite de mon royaume. »
Au moment de quitter l’ile, il est de coutume de recueillir pieusement une parcelle de l’humus ancestral, de la mettre dans un sachet et de la porter toujours sur soi. L’espace n’aura pas raison de l’union physique entre la mère silencieuse et son fils séparé ; le contact est assuré.
S’il mourait à l’étranger, ses parents ou ses amis se ruineraient plutôt que de se résigner à laisser ses restes, « ses huit os » hors du giron natal : le retour aux entrailles de la mère conditionne la renaissance ailleurs et la communion avec tous les devanciers.
L’exil constitue pour le Malgache un châtiment presqu’aussi atroce et aussi terrible que la peine capitale : la séparation d’avec sa terre, c’est un peu la rupture avec le prolongement de son nombril.
Les Européens ont été saisis par l’affluence exceptionnelle suscitée par le retour au caveau royal des cendres de Ranavalona III, morte en exil à Alger.

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