L'Express de Madagascar

La parabole du football

Le football est bien plus que du football. Le prestige d’une idéologie peut s’y jouer (défaite de la RFA capitaliste face à la RDA socialiste à la Coupe du Monde «ouest-allemande» de 1974). L’accumulation d’amertume au quotidien s’y vide (on se souvient des provocations au point de corner de la Pologne de Lato contre l’URSS au mundial 1982). Chaque match entre les voisins frontaliers allemands et hollandais devient une occasion de revanche sur le Blitzkrieg de 1940 et les années d’occupation comme si Beckenbauer et Cruyff rejouaient les personnages des généraux Rommel et Winkelman. La «présence internationale de la France» emprunte également le canal de Radio France ou de Canalsat et l’omniprésence de commen­tateurs d’Afrique francophone avec chauvinisme obligatoire pour les «Lions de la Téranga», les «Aigles du Carthage», les «Lions de l’Atlas», les «Pharaons», les «Greean Eagles» : l’élimination de toutes les équipes africaines au premier tour est montée en tragédie collective comme si la cinquantaine de pays d’Afrique, les milliers d’ethnies, toutes ces races et ces cultures si diverses et variées, réparties sur 30 millions de km2, ne constituaient qu’un seul et petit village, une «taïga où tout le monde se connaît» (titre d’un vieux film soviétique).
Le football est bien plus que du football. Autrefois, quand les anciens en voulaient aux jeunes, néces­sairement irresponsables, ils disaient qu’il leur faudrait une bonne guerre. Mais, ça c’était avant que le football ne soit devenu un spectacle quotidien, télévisuel et mondial. Le football est un sport qui se joue à onze contre onze, et notre humanité a appris à en faire l’exutoire de toutes les frustrations sociales, de toutes les agressivités mégalomaniaques, de tous les
bellicismes nationalistes. Que reste-t-il des frontières quand dans un bar de Mexico, parmi la longue file des migrants syriens, ou au Zoma d’Antananarivo, des gens, inconnus les uns aux autres, portent tous le maillot numéro 10 de Lionel Messi ? Avec quatorze de ses joueurs présents à cette Coupe du Monde 2018, sous les couleurs de neuf pays, le FC Barcelone n’est-il pas déjà un «pays» à lui-seul ? Et quelle plus forte mondialisation que le succès planétaire de la Premier League anglaise dont les matchs de championnat sont suivis chaque weekend, de l’Amérique latine à la Chine en passant par le sub-continent indien ?
Le football est bien plus que du football. Un acquiescement quotidien à ce référendum permanent dont l’équation personnelle, si chère au général de Gaulle, a cessé d’aller à des politiques démagogues et menteurs ou incapables pour se porter sur la rivalité entre Lionel Messi et Cristiano Ronaldo. Là-bas, quelque part, sans doute que les fous d’Allah eux-mêmes se sont autorisés à idolâtrer les meilleurs joueurs du monde : imaginons ces fanatiques qui avaient détruit au marteau-piqueur les statues des musées irakiens collectionnant les posters du bon musulman, et non moins excellent avant-centre, Mo Sallah…
Le football est bien plus que du football. La religion est l’opium du peuple, disait Karl Marx. Si Marx avait connu Pelé, Maradona, Messi ; suivi la Champions League des Real, Barca, Bayern, Juventus ; s’il avait réalisé tout ce que représente la quête de la Decima au Real Madrid ou la course annuelle au Ballon d’Or ; il aurait dit du football que c’est une nouvelle religion.
De mes années chez les Jésuites, j’ai beaucoup retenu de la Bible la formule laconique «En vérité, je vous le dis». Généralement, cette entrée en matière annonçait quelque parabole. Raconter le grand mystère par de belles images et un récit simple pour se faire comprendre de la foule. Parabole donc que cette faillite de l’Allemagne au premier tour de la Coupe du Monde. Voilà une équipe et son titre de championne du monde progressivement enfermée dans ses oeillères : coupée de la réalité de la progression du jeu et de l’autre réalité du viellissement de ses cadres.
La stabilité, vertu toute allemande des quinze dernières années, n’est jamais aussi bien illustrée que par la permanence politique d’Angela Merkel,
chancellière depuis 2005, et la longévité de Joachim Löw, sélectionneur de la Mannschaft depuis 2006. Angela Merkel est seulement la neuvième chancellière depuis 1949. Joachim Löw est seulement le neuvième sélectionneur depuis la seconde guerre mondiale. Les élections de 2017 auront sans doute été les dernières législatives d’Angela Merkel, ballotée dans lessondages, chahutée dans l’opinion, contestée par ses dauphins. La remise en cause n’est pas la vertu première de Joachim Löw : le même système de jeu éculé que tout le monde a appris à lire et contrer ; avec les sempiternels joueurs qui avaient pu être jeunes et bons, mais autrefois.
Comme ces majorités présidentielles qui fonction­nent en vase clos, se nourrissant les uns les autres d’autosatisfaction, l’ossature des joueurs du Bayern de Munich a exporté dans la Mannschaft son arrogance. Certes, la réforme du football allemand, engagée en 1998, après l’échec cuisant de la Coupe du Monde en France, a changé la perception du footballeur allemand : exit la brute Harald Schumacher auteur de l’ignoble agression de 1982 ; exit aussi l’Aryen presque caricatural Stefan Effenberg, parfaitement blond aux yeux bleus, ses vociférations et sa frappe de mule ; place au petit élégant Philipp Lahm ; place également aux dribbles sans fin des artistes du ballon issus de l’immigration. Les échecs répétés du Bayern, champion d’Europe pour la dernière fois en 2013, auraient dû avertir sur la peut-être fin d’une époque. Une élection remportée légitime l’homme politique, mais l’aveugle aussitôt à ses propres turpitudes. Le titre mondial de 2014 a anesthésié Joachim Löw. Pour réinventer «le changement dans la continuité», on doit parfois savoir tuer le père fondateur (de l’indépendance, du parti, de la République), sacrifier le héros de la veille, enterrer les stars vieillissantes. Toute ressemblance footballistique avec une situation politique ne sera que parabole.