Il y a vingt ans, à Philadelphie (États-Unis), les feux tricolores étaient supprimés à
71 carrefours et remplacés par des panneaux de «Cédez le passage». Suite à une étude du très respectable Massachusetts Institute of Technology. À la même époque, chez nous à Antananarivo, les feux tricolores avaient disparu de fait, éteints faute d’entretien et vandalisés faute de protection dans les mentalités.
À Paris (France), à l’initiative du groupe écologiste, le Conseil de Paris vient de voter, en cette année 2017, l’expérimentation de l’abandon des feux tricolores aux carrefours. La mesure sera appliquée en 2018. Il y a une vingtaine d’années, je garde le souvenir d’une conduite nocturne sur un axe Vouille-Alésia-Tolbiac, désert, mais ponctué d’un nombre absurde de feux rouges que je n’osais pas griller : quand l’autorité est incarnée, elle est d’autant mieux incorporée, n’est-ce pas ?
La suppression des feux tricolores (vert, orange, rouge) pour fluidifier la circulation et diminuer les collisions : «les feux obnubilent les conducteurs qui en oublient de regarder les piétons ou les vélos, et ne pensent qu’à accélérer pour passer à l’orange ou rattraper le temps perdu au feu rouge».
La paternité du concept appartient au Néerlandais Johannes Monderman (1945-2008), originellement ingénieur des travaux publics, fondateur d’autos-écoles, avant d’être nommé à la tête de l’autorité de la sécurité routière de sa région natale du Friesland, aux Pays-Bas, en 1982.
Il chercha comment induire un changement de comportement chez l’automobiliste, en traitant celui-ci comme un citoyen intelligent. Et pour mieux intégrer l’automobile dans le tissu urbain, il fit remodeler rues et espaces urbains, par le recours à l’art, l’exploitation du paysage, ou un jeu d’éclairages, afin de bien caractériser les différents usages.
Pour apporter la démonstration du bien-fondé de sa méthode, il allait jusqu’à remonter à pied le flux de la circulation, confiant dans les capacités naturelles des conducteurs à s’adapter à un évènement inattendu : «Respecter le bon sens du conducteur et faire confiance à son intelligence plutôt que de s’en remettre aux signaux, marquages au sol, feux de signalisation et barrières physiques (ralentisseurs, chicanes, etc.)».
Expert internationalement reconnu de la circulation urbaine, il est l’initiateur du principe des «rues nues» et des «espaces partagés» : «les feux rouges et les limitations de vitesse annihilent notre capacité d’un comportement socialement responsable», disait-il. Ses travaux influencèrent urbanistes et décideurs, d’abord aux Pays-Bas, ensuite la «Commission for Architecture and the Built Environment» en Grande-Bretagne ou le «Congress for New Urbanism» aux États-Unis.
Il aurait fallu que Hans Monderman vienne à Antananarivo, Madagascar. Voir comment, depuis ces vingt ou vingt-cinq dernières années, est née une «génération taxibe» : un flot d’usagers, piétons comme automobilistes, qui n’ont jamais entendu parler du concept de «rues nues» mais qui ont appliqué, de facto, à leur manière, désordonnée, le partage, inéquitable, de l’espace. Les marchands assis sur les trottoirs, les piétons installés sur la chaussée, bus et taxis collectifs stationnant au beau milieu de la circulation.
Pourtant, pour être «nues», nos rues le sont : marquages au sol avec de la peinture à l’eau, panneaux de signalisation sciés nuitamment, feux tricolores au musée du mobilier urbain. Notre bon sens, à moins que ce ne soient nos sens tout court, sont intensément sollicités. Il faut du réflexe pour réagir à l’irruption soudaine d’un passant où n’existe aucun clou : on est très loin de la fameuse photo des Beattles traversant Abbey Road à un passage piéton. Il faut avoir le compas dans l’oeil pour se faufiler entre la charrette à bras, à droite, le vélo zigzaguant de déséquilibre, à gauche, tandis qu’en face déboule un scooter remontant votre file à contre-sens. Nos rues sont tellement «nues» que les automobilistes prennent tranquillement en sens interdit la rue Bel’Air-Gilpin-Ankadivato ou la rue Ankaditoho-Soanierana-Capsat ou la rue Capsat-Soanierana-Ankadimbahoaka. À moins qu’ils n’improvisent une rue à trois voies sur la route digue ou à Andraharo, voire en plein Analakely, au vu et au su d’une police impuissante de la circulation.
Quelle aurait été l’approche de Hans Monderman ?  La tentation d’un muret de béton en guise de ligne continue infranchissable nous guette quand le bon sens n’est plus la chose du monde malgache la mieux partagée et que le comportement socialement responsable est mort en même temps que disparaissait de l’enseignement, l’éducation civique.

Par Nasolo-Valiavo Andriamihaja