«La lumière revient déjà, Et le film est terminé, Je réveille mon voisin, Il dort comme un nouveau-né, Je relève mon strapontin, J’ai une envie de bailler, C’était la dernière séquence, C’était la dernière séance, Et le rideau sur l’écran est tombé». Qu’il est triste Eddy Mitchell, qu’il est triste…
Lors de ma «dernière séance» au cinéma Ako, avenue de l’indépendance, Kevin Costner était à l’affiche de «Danse avec les loups». Ce devait être en 1992. Le cinéma Valiton des années 1930 vivra encore joyeusement avec plusieurs concerts de cinq jours d’affilée des Mahaleo, dans le «Roxy» des années 1990. Mais.
«La photo sur le mot FIN, Peut faire sourire ou pleurer, Mais je connais le destin, D’un cinéma de quartier, Il finira en garage, En building supermarché»… Mélodie trop tristement perspicace d’Eddy Mitchell. Depuis, nos «salles obscures» tananariviennes ont fermé, les unes après les autres, et sont (re)converties en  temples informels de cultes évangéliques. Nos enfants ignorent la magie, «parterre» ou «balcon», des Rex, Ritz, Roxy, Ako, Kanto…
«Pour combler ce trou culturel», selon l’expression de Corinne Vernhes, directrice pédagogique des écoles «Collèges de France», les élèves du CDF Amparibe organisent leur «festival des films» à la salle d’oeuvre de l’Institution Sainte-Famille (Mahamasina), ce vendredi 21 avril.
À l’initiative du collège français de Tuléar, Étienne de Flacourt, «cette étude de films en classe veut démystifier le cinéma et donner des compétences aux élèves pour qu’ils comprennent et apprécient les films. Si cela pouvait les faire entrer dans une salle de cinéma, le but serait grandement atteint», continue Corinne Vernhes. Certes, mais, elle est où la salle de cinéma, elle est où
Ces enseignes à nostalgie continuent d’exister, parmi quinze autres salles, à l’île de La Réunion : Ritz à Saint-Denis, Roxy et Rex à Saint-Pierre. Les deux consortiums, qui se partagent le marché réunionnais, revendiquent ensemble plus d’un million et demi d’entrées par an. Chez nous, dans une capitale de deux millions d’habitants, ne subsiste que l’unique et confidentiel Institut de France (ex Centre Culturel Albert Camus). Dans le même temps, l’île Maurice, et son million et demi d’habitants, compte une dizaine de «cinémas».
Pour la petite histoire, le «cinéma Valiton» fait partie de notre Histoire majuscule puisque la toute première consultation électorale malgache y fit étape en 1939. Durant la
campagne pour l’élection du premier délégué malgache au Conseil supérieur de la France d’outre-mer, en effet, le pasteur Ravelojaona donna au cinéma Valiton une première conférence publique devant une salle comble, le 27 mars 1939. Le scrutin du 14 mai suivant consacra la victoire de Ravelojaona, élu avec
11.626 voix (soit 75,5% des suffrages pour 19.001 inscrits et 15.388 votants).
PS, MS, GS, CM1, CM2A, CM2B : ces élèves des classes primaires, grandement assistés par leurs enseignants et des techniciens, ont travaillé «leur» film en résonance avec des albums littéraires. Chaque classe d’Amparibe, comme l’école de Tuléar, devait fournir une présentation qui donne envie de voir «son» film. Alors, sur le mode «Sortie Ciné», passage en revue de ce «festival».
«Les Agneaux» (Suisse, 1999, comédie dramatique de Marcel Schüpbach) : un père qui n’arrive à faire passer son amour que par la tyrannie et la terreur, entraîne la fuite de deux adolescents…une errance qui les entraînera vers des réalités cruelles. «La petite pousse» (France-Suisse, 2015, court métrage d’animation par Chaïtane Conversat) : pour se coudre de jolies robes, une jeune fille capture des motifs fleuris à l’aide d’un drap magique. Un jour, une graine tombe dans sa bouche, une petite pousse lui sort du nombril. «La peur de voler» (Irlande, 2012, court métrage d’animation de Conor Finnegan) : un petit oiseau, qui a peur de voler, essaie d’éviter de migrer vers le Sud pour l’hiver.
Mention spéciale «Allocine» pour «Mon voisin Totoro» (Japon, 1988, film d’animation de Hayao Miyazaki) : l’histoire de deux petites filles (Mei et Satsuki) qui viennent s’installer avec leur père dans une grande maison à la campagne afin de se rapprocher de l’hôpital où séjourne leur mère. Elles vont découvrir l’existence de créatures merveilleuses, mais très discrètes, les «totoros», esprits de la forêt. «Mon voisin Totoro», succès emblématique du studio Ghibli, prête la figure du Totoro au logo de son créateur. En même temps que je découvre son nom, j’apprends avec les enfants de CM2B que Hayao Miyazaki est le «sensei» (maître) de l’animation japonaise.
D’ailleurs, en hommage au sensei, l’équipe Pixar aurait tenu à placer dans «Toy Story 3» une peluche de «Mon voisin Totoro». Pour les enfants qui ne connaissent pas le Macintosh mais uniquement les iPhone et iPad, ils doivent à Pixar, donc à Steve Jobs, le fondateur d’Apple qui créa Pixar en 1986, les films «Toy Story», «1001 pattes» ou «Le monde de Némo».
«La petite casserole d’Anatole» (France, 2014, réalisé par Éric Montchaud à partir du livre d’Isabelle Carrier, sélectionné pour le César 2015 du meilleur film d’animation) est une sensibilisation à la différence et au respect de l’autre. «Anatole a six ans. Il traîne toujours derrière lui sa petite casserole. Elle lui est tombée dessus un beau jour, on ne sait pas très bien pourquoi. Depuis, elle se coince partout et l’empêche d’avancer. Et voilà qu’Anatole en a assez. Il décide de se cacher. Pour ne plus voir et ne plus être vu. Mais, malheureusement, les choses ne sont pas si simples» (Arte). «Anatole est bourré de qualités, mais les gens voient surtout sa petite casserole. Un jour, il rencontre une personne extraordinaire qui lui fera découvrir comment vivre plus facilement avec sa petite casserole. Il en ressortira
grandi et bien (enfin, beaucoup mieux)» (boutdegomme.fr). «Anatole est-il handicapé  , L’histoire ne le dit pas. La casserole lui tombe sur la tête soudainement : est-ce que l’on a toujours la cause, l’origine du handicap   Peut-on tout prévoir   Cela peut arriver à tout le monde ? » (enfant-different.org).
Terminons avec «Une vie de chat» (France-Belgique, 2010, film d’animation par Alain Gagnol et Jean-Loup Felicioli) : Dino est un chat noir mystérieux. Le jour, il tient compagnie à la petite Zoé, mutique depuis la mort de son père, tué par un malfrat. La nuit, Dino assiste un cambrioleur au grand coeur (Telerama).
Si la lecture du journal est la prière du matin de l’homme moderne (Hegel), nos cinéphiles en herbe devraient pouvoir consulter l’avis des critiques. Comme ce joli coup de griffe de Cécile Mury : «vie de chat, le jour : ronron et câlins. Vie de chat, la nuit cambriole et cabrioles sur les toits… Sacré matou, regard oblique et échine souple presque en apesanteur, au-dessus d’un Paris rêvé – délicieusement rétro. Un décor de bric et de broc, baigné de lumière mordorée et de musique jazzy, où la tour Eiffel jouxte Notre-Dame, où la douceur lunaire de Tati côtoie la gouaille d’Audiard».
Sur le site d’AlloCine, la page d’accueil demande «Quel cinéphile êtes-vous ? ». Combien de fois allez-vous au cinéma : toutes les semaines, une fois par mois, moins souvent   «Jamais !», dirions-nous à Madagascar. Ailleurs, et il est bon que les enfants le sachent, il y a toujours un film à voir, il y a toujours un nouveau livre en librairie… Non, le «trou culturel» n’est pas une fatalité. Alors, les enfants, profession envisagée, «cinéma» ?

Par Nasolo-Valiavo Andriamihaja