Le 11 novembre 1917 était le 1198ème jour de la Première guerre mondiale. Les nombreux documentaires autour du 99ème anniversaire de l’armistice du 1918 insistent particulièrement sur la guerre «souterraine» de cette époque : des kilomètres et des kilomètres de tranchées sur un front figé, un réseau impressionnant de tunnels, de puits, de mines, illustration tragi-comique de la vie de rat que fut celle des millions de soldats, surtout français et allemands, dans la région de Verdun. Que pouvaient bien penser les généraux, qui donnèrent ces ordres de s’enterrer vivant, pour ne pas céder un pouce ou avancer de quelques mètres, de l’absurdité sanglante (700.000 morts à Verdun, dit-on) de leur entreprise ?

Le 7 novembre 1917, les troupes de Léon Trotski attaquaient le palais d’Hiver de Saint-Petersbourg. En vingt-quatre heures, Lénine et ses bolchéviques prennaient le pouvoir en Russie. Vladimir Illitch, qui vivait alors en exil depuis dix ans, avait pu rentrer en Russie grâce à l’aide des services allemands qui voulaient créer un désordre derrière les lignes ennemies, et en son coeur. Terrible calcul, même si Lénine fit signer dès le 2 décembre un traité d’armistice avec l’Allemagne des Hohenzollern et l’Autriche-Hongrie des Habsbourg. Leur cousin (ne sont-ils pas tous descendants de Joachim-Ernest d’Anhalt (1536-1586) ?) Nicolas II de Romanov sera exécuté par le bolchéviques, avec toute sa famille, en juillet 1918. La suite, on la connaît, sept décennies d’une dictature communiste, qui s’effondrera en 1989 non sans avoir contaminé le reste du monde de son idéologie mortifère.

Cette guerre de 14-18 – qui ne fut mondiale que parce que des supplétifs originaires des colonies africaines, arabes, asiatiques, malgache combattirent sur l’unique front européen – a été la bien-nommée «suicide des empires». Le 30 août 1914, à Tannenberg, les Allemands battaient les Russes, en une lointaine revanche sur la défaite des Chevaliers teutoniques, en 1410. En 1917, cette bataille de Tannenberg avait été décidée pour ouvrir un deuxième front et soulager les Français bousculés par les Allemands. C’est une singulière ironie de l’histoire que des dynasties impériales apparentées en soient venues aux armes, permettant de sauver une IIIème République française héritière de la Révolution de 1789.

En devoir de mémoire comme d’inventaire, je rappelle cette Chronique du 05 août 2014, «Ma leçon à moi de 14-18» : Par le jeu des alliances, et par la fatalité de la colonisation, des soldats malgaches allaient mourir pour une cause qui nous fut absolument, mais alors totalement, étrangère ! Franchement, que l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie, que la Russie protectrice slave mobilise ses troupes, que l’Allemagne se rallie à sa cousine l’Autriche, que la France et l’Angleterre entrent en guerre au nom de la «Triple entente», qu’est-ce que Madagascar en avait à foutre en 1914 !

Vingt ans auparavant, en 1895, nos arrière-grands-parents venaient de voir leur indépendance violée par les troupes françaises. Le mouvement nationaliste des «Menalamba» avait été réprimé de 1896 à 1901. Et, tandis que les Européens entraînaient le reste du monde dans leurs folies, l’heure du Vy Vato Sakelika (VVS) sonnait chez les nationalistes de Madagascar dont la fierté de la chose malgache n’allait jamais se démentir pour se concrétiser dans l’oeuvre immense, malheureusement sans héritier, de l’encyclopédie malgache du «Firaketana».

Le malentendu, que fut cette guerre lointaine pour la génération de nos arrières-grands-parents, est incarné par le sort du pasteur Ravelojaona (14 février 1879 – 4 septembre 1956) : nostalgique de l’époque de l’indépendance, sans doute membre de quelque cercle des premiers intellectuels tananariviens de son époque, le fondateur du «Firaketana», pour prouver sa «loyauté» après son acquittement dans le procès de la VVS en 1916, accepta de s’exiler à Marseille et il termina la guerre comme adjudant de l’armée française. Ravelojaona, comme l’ensemble des tirailleurs malgaches envoyés combattre les soldats allemands, ne devait professer aucune animosité particulière envers les dynasties Habsbourg et Hohenzollern, comme il ne devait cultiver aucune sympathie excessive pour la IIIème République française qui fit exiler Ranavalona III et Rainilaiarivony, fusiller Ratsimamanga et Rainandriamampandry, désacraliser la dépouille du roi Andrianampoinimerina et bouleverser les «Fitomiandalana» d’Antananarivo…

Par Nasolo-Valiavo Andriamihaja