«Si l’éducation des jésuites n’est pas le moule que certains évoquent, il n’en est pas moins vrai que celle-ci laisse le plus souvent une empreinte dans l’esprit de ceux qui ont été formés à son école. Ceux-là même qui la renient par la suite témoignent de sa réalité». C’est ce qu’écrivait Paul-François de Torquat en avant-propos de son histoire du Collège Saint-Michel.
Né un 13 décembre 1926, mort l’autre 10 mars 2017 : «de Torquat» était de ces Jésuites étrangers, Français, Italiens, Hollandais, qui, un jour, quittèrent leur pays pour se consacrer à une terre lointaine. Ils peuvent tous, à un titre ou à un autre, faire leur, cet aveu de Jacques Berthieu, assassiné en 1896 à Ambiatibe : «Dieu sait si j’aimais, et si j’aime encore le sol de la patrie (ndlr : son Auvergne natale). Et cependant, Dieu me fait la grâce d’aimer bien plus encore ces champs incultes à Madagascar».
Paul-François de Torquat de la Coulerie était le fils de Bernard de Torquat de la Coulerie et de Aliette de Lantivy de Trédion. Famille de vieille noblesse normande, comptant plusieurs officiers au service de la France : un père capitaine d’infanterie ; un grand-père paternel colonel ; un arrière-grand-père maternel général de brigade et commandeur de la Légion d’Honneur ; un oncle, Paul François Marie Victor, capitaine d’infanterie, mort en héros de la guerre 1914-1918. Dans le Figaro du 15 août 1934, on peut lire cette brève à propos du mariage de Réné de Miolis et Jehanne de Lantivy de Trédion : «Le jeune Paul-François de Torquat portait le missel de la mariée»… Il avait huit ans.
De Torquat sera nommé Recteur de Saint-Michel, une première fois, le 31 juillet 1967, et une seconde fois, le 15 août 1985. Avec le Père Delom (1915-1919, 1924-1925), il est le seul à avoir assumé deux fois cette charge. De son double mandat, retenons la reprise des diaires quotidiens, en sommeil depuis 20 ans ; l’invitation de pasteurs pour assister les élèves protestants ; l’instauration de «chantiers de travail pour le développement», dont le premier à Vavatenina ; l’exposition historique sur le Premier Ministre Rainilaiarivony (Place Goulette, 8 au 19 mai 1970), en collaboration avec la Bibliothèque nationale et le musée du Palais de la Reine. Ou la restauration, en 1986, d’une classe «culture et humanisme» puisque «la tradition de la Compagnie de Jésus a toujours été orientée vers la formation d’un homme complet chez qui l’expression tant orale qu’écrite s’allie à une culture générale profonde, conditions nécessaires à une adaptation continue et à une créativité inventive».
À la suite des évènements d’avril 1971, dans le Sud de l’île, le Collège organisa une quête lors de la messe du 9 mai 1971, qui permit de recueillir 300.000 FMG destinés aux habitants d’Ampanihy et de Bezaha. Cet épisode résonne d’étranges échos contemporains tant cet éditorial de l’hebdomadaire catholique «Lakroa», du 9 mai 1971, demeure d’actualité : «Inconscience   Ignorance   Oubli   Mépris   Quand un ministre meurt, deuil national. Quand de Gaulle est mort, deuil national. C’est bien. Mais, quand toute une région de l’île est ravagée par un cyclone ou se trouve plongée dans d’indicibles souffrances, rien n’est changé dans le programme des réjouissances».
De Torquat apprenant le malgache aux élèves étrangers de sixième, classe 1970, pressentait la «malgachisation». En 1961, 428 élèves français étudiaient encore à Saint-Michel, pour 35% des effectifs ; à la veille de mai 1972, ils ne seront plus que 168 (13%). Et à la rentrée d’octobre 1972, le Collège ne comptera plus un seul élève vazaha. Le 26 août 1973, de Torquat laissait d’ailleurs la place à Rémi Ramanantoanina, premier Recteur malgache du Collège Saint-Michel.
Au bout de six décennies en terre malgache, et après avoir célébré ses 70 ans de vie religieuse à Antananarivo, de Torquat sera rapatrié en France, en juin 2016. L’archevêque Victor Sartre, arrivé à Madagascar en 1937, avait pu mourrir sur sa terre d’adoption, en 2000, à l’âge de 98 ans, doyen des évêques français.
Jeune scolastique à son arrivée à Madagascar en 1952, de Torquat inaugura le cours de philosophie au Collège et il a affectueusement consigné les noms de ses premiers élèves de Terminale : Ludger Andrianjaka, Joseph Ravelonahina, Étienne Rakoto­malala, Alfred Rasolofo, Xavier Martin. Portons les messages du «prof» au grand public.
À sa prise de fonction, en 1967, de Torquat écrivait dans la Revue de Saint-Michel : «Enraciné dans la terre malgache, Saint-Michel n’a qu’une vocation : celle de donner à notre jeune nation une élite d’hommes toujours plus soucieux de servir».
«Notre but est de former l’homme tout entier. La vivacité de l’intelligence et la solidité des connaissances ne suffisent pas à faire un homme. Il lui faut encore les qualités de caractère et d’initiative, et des valeurs morales qui lui permettent de faire face aux exigences de la vie sociale» (Revue Maduré-Madagascar, n°127, 1969).
«Saint-Ignace de Loyola, il y a quatre siècles, écrivait aux élèves des collèges de jésuites : «le monde attend de vous que vous soyez des hommes au-dessus de la moyenne» (…) Au-dessus de la moyenne, dans le combat pour la construction du pays (…) hommes responsables guidés par une conscience professionnelle intègre, un sens scrupu­leux de la justice sociale et l’amour des pauvres, un désintéressement pour l’argent et les honneurs» (messe des Anciens,
1er février 1970).
Enfin, le jour où le général Ramanantsoa promulguait la Loi constitutionelle du
7 novembre 1972, de Torquat donnait ses directives dans une circulaire : «En dehors d’un travail sérieux et de qualité et d’un sens de l’effort, aucune éducation n’est possible. On ne construira pas le pays dans le laisser-aller et la médiocrité (…) La véritable malgachisation ne consiste pas uniquement à parler malgache, mais aussi à former les cadres dévoués, compétents et adaptés à leur société (…) l’idéal d’un collège de Jésuites est de s’adapter au pays où il se trouve, mais aussi d’ouvrir la jeunesse sur le monde moderne et la communauté entière des hommes».

Par Nasolo-Valiavo Andriamihaja