Je n’avais que mes pleurs de douze ans quand la bande à Schumacher (Toni Harald, le gardien de buts, pas Michael le septuple champion du monde de Formule 1) s’inclina en finale de la Coupe du Monde, face à l’Italie. Il m’aura fallu attendre mes 20 ans pour venger ces larmes quand, enfin, France-Football titra «Le Kaiser est bien l’Empereur», à l’issue de la victoire de l’Allemagne réunifiée, en 1990. À 26 ans, je franchissais le pont du Potomac pour parcourir Arlington, quelque part dans Virginia, à la recherche d’un bar où pouvoir regarder un match de football, Allemagne-Russie, dans un pays qui relègue le «soccer» derrière leur football indigène. En finale de cet Euro 96, l’introduction de la «mort subite» faillit me faire attraper une crise cardiaque, mais heureusement Oliver Bierhoff libéra les supporters de l’Allemagne. Six ans plus tard, alors que Tana était à court de carburant, en pleine crise post-électorale 2002, je quittais Rivo et Serge (ils se reconnaîtront) pour évacuer par une marche solitaire la frustration d’une Coupe du Monde presque parfaite pour Oliver Kahn jusqu’à cette faute de main, en finale contre le Brésil. Ma «Mannschaft à moi» est décidément celle des goalkeepers, quand la génération de Manuel Neuer écrasa le Brésil, 7 buts à 1, sur le chemin d’un quatrième titre mondial, le deuxième en 32 ans de vie de supporter.
Je suis un de ces nombreux orphelins d’une équipe de proximité en qui s’identifier : le Saint-Michel de mon enfance n’est plus ce qu’il avait été, quand tout le Collège d’Amparibe et les environs venaient regarder les Mika, Lucien, Tôsy, à leur entraînement d’entre midi et deux. Pourquoi l’Allemagne, et par extension le Bayern, sans doute par esprit de contradiction quand mon père et mon grand-père supportaient presque «naturellement» la France et Saint-Étienne. D’autres, à l’instar de Trimo (il se reconnaîtra lui aussi), auront fait le choix de la Squadra Azzura et de la Juventus dans son prolongement. La passion du Brésil, comme c’est le cas de mon frère cadet (qui n’aimerait pas que je cite son nom), me semblait trop commode après la démonstration de la génération Pelé que Zico et les siens ne surent pas imiter. Ceux qui aimèrent les Pays-Bas (on disait «la Hollande», à cette époque, n’est-ce pas), et je pense au benjamin de notre fratrie, allaient vite se retrouver orphelins du porte-drapeau Ajax Amsterdam, décroché par la croissance financière des clubs anglais, espagnols, italiens ou allemands.
Les commentaires, en hongrois, en thaïlandais, en turc, s’indignant du scandale des trois fautes d’arbitrage du Hongrois Viktor Kassai lors du quart de finale de Ligue des Champions, Real Madrid vs. Bayern Munich, laissent penser que, finalement, tout le monde dans le village planétaire vit par la procuration d’une poignée d’équipes nationales (Brésil, Allemagne, Italie, Argentine, Espagne) ou d’un top clubs de la Ligue des Champions (Real, Barça, Bayern, Juventus) pour conjurer l’insignifiance des couleurs locales.
On est bien loin de la fidélité, de père en fils, des abonnés des clubs anglais de Sunderland, Bromwich ou Newcastle, qui suivent indéfectiblement les petits hauts et les terribles bas de leurs «Black Cats», «Albion» ou «Magpies». Ils savent pertinemment que, jamais, leur club ne sera champion de quoi que ce soit, mais ils n’en cultivent pas moins la culture du clan, avec ses choeurs rituels et ses codes-couleur. Gageons, pourtant, que, comme nous, ils se passionnent de l’inaccessible Ligue des Champions.
J’avais d’abord suivi mon grand-père et mon père dans les tribunes de Mahamasina, avant de m’installer en leur compagnie devant le téléviseur noir et blanc de cette époque. Puis, l’agenda de la Coupe du monde, de l’Euro ou de la Ligue des Champions devint prétexte à beuverie entre copains. Ou quand une finale de Coupe du monde, en l’occurrence 2014, avait pu réunir chez «Del» tous ceux qui partagent cette devise, qu’on me rapporte depuis quelque terre bordelaise : «à l’âge de bière, l’homme vivait dans les tavernes»… L’autre triste soir de Real-Bayern, épisode 2017, on était entre hommes, mon fils et moi. Trente-cinq ans d’une passion masochiste ou la magie du foot : pas le sport le plus ceci, mais rien de moins que cela.

Par Nasolo-Valiavo Andriamihaja