Devant la dureté de la corvée dénommée « Telopolo andro » pour réaliser les travaux de la ligne ferroviaire Tananarive-Antsirabe (TA), le pouvoir colonial essaie de « sauvegarder sa façade de libéralisme » (Jean Fremigacci). Il publie dans le « Gazetim-panjakana », des avis officiels prohibant tout recrutement forcé, au moment même où il transfère la contrainte à l’intérieur de la communauté villageoise par une pression invisible sur les fonctionnaires subalternes et les notables ruraux. Ce qui favorise à accentuer la différenciation sociale et donc la lutte des classes, précise Jean Fremigacci.
Notables et fonctionnaires, ajoute-t-il, « savent se mettre à l’abri de la réquisition et profitent du pouvoir qui leur est dévolu pour désigner les victimes afin de grossir leur propre clientèle ».  Ainsi, la corvée retombe sur les plus pauvres, les anciens esclaves qui deviennent les nouveaux prolétaires. Une population flottante grandit alors, fuit vers l’Ouest de la province du Vakinankaratra mal contrôlé, vers les zones montagneuses ou vers les concessions européennes. Et tandis que la main-d’œuvre est gaspillée par l’administration et les colons, le paysan s’abandonne à l’apathie et à la résignation.
Dans la conscience paysanne s’enracine alors une « irrémédiable hostilité » aux grands travaux et en général, à tous les projets de mise en valeur émanant du Fanjakana, « toujours perçus comme oppressifs ». Mais cette résignation n’exclut pas une juste appréciation de la situation : la rafle d’avril 1920 produit « une explosion de murmures », celle d’octobre « des récriminations  et des critiques pénibles à supporter pour des oreilles françaises ».
La tradition de résistance passive des populations est quelque peu animée par les nombreux anciens combattants. Et signe inquiétant de la fermentation des esprits, l’Église catholique juge bon de commencer à dissocier sa cause de celle de la colonisation. « Les curés engageraient les indigènes à ne pas travailler au chemin de fer. »
Mais beaucoup plus redoutable est l’action de Ralaimongo qui en est à ses débuts de leader nationaliste. « En septembre-octobre 1922, après le passage de son compagnon Mourot dans leur région, les habitants des cantons de Vinaninkarena et de Manandona refusent en bloc d’aller travailler sur la TA et l’administration n’ose pas les inquiéter. »
Pour conclure  ce résumé de l’étude de Jean Fremigacci, nous reprenons deux extraits d’interrogatoire tirés du rapport Berthier du 20 novembre 1922. Le 25 octobre, le conducteur des travaux publics passe dans un chantier pour questionner le « mpiadidy » Radavidra, et le « raiamandreny ».
Q. Les hommes employés sur ce chantier sont-ils volontaires – Oui.
Q. Sont-ils payés à la journée ou exécutent-ils des tâches du Fokonolona ? – Tâche du Fokonolona.
Q. Que font les femmes ? – Elles aident leurs maris.
Q. Les travailleurs reçoivent-ils des « vatsy » (avance) ? – Non, chacun apporte son riz.
Q. Où habitent les ouvriers ? – Ils sont logés gracieusement dans les villages.
Q. A-t-on usé de contraintes et de menaces de sanction contre les travailleurs ? – Non. Nous désirons en finir au plus tôt avec les travaux du chemin de fer.
Le second interrogatoire est celui du gouverneur Robert Razafim-belo chargé du contrôle de la main-d’œuvre indigène employée à la construction du chemin de fer, TA.
Q. Depuis quelle époque êtes-vous en service au TA ? – Depuis avril dernier.
Q. Des conducteurs des travaux publics qui ont fait une enquête sur les chantiers sont-ils connus des indigènes ? – Oui car ils visitent fréquemment les chantiers.
Q. Les conducteurs ont-ils interrogé les notables ou les travailleurs eux-mêmes ? – D’après le récit que m’ont fait deux « mpiadidy » de Betafo, ils n’ont questionné que les travailleurs.
Q. L’enquête en question a-t-elle ému les travailleurs ? – Oui, les questions posées aux indigènes ont déterminé le départ d’un certain nombre d’entre eux. Des ouvriers ont déclaré à leur « mpiadidy » après l’enquête : « Voici un Européen appartenant à l’administration qui dit qu’on ne doit pas obliger les gens à venir travailler au chemin de fer. Dans ces conditions, nous partons.»

TEXTE: Pela Ravalitera – PHOTOS: Office Régional du Tourisme