Pour bon nombre de ruraux, l’initiation à la vie moderne se fait à l’hôpital. C’est en tout cas ce que pense Odéon Théophile Andrianaivo, dans son étude sur « Le rôle de l’hôpital malgache dans l’éducation sanitaire » (Bulletin de Mada­gascar, décembre 1967). Ils y voient ce qu’est un lit, un matelas, une douche, un W.C. ou une lampe, etc. Ils sont si vite impressionnés par l’environnement qu’une crainte et un complexe s’installent « que beaucoup qualifient à tort de refus d’entrer dans la vie moderne ».
En effet, « méprisé silencieusement par le citadin ou par un entourage se croyant plus évolué »
(lire précédente Note), le rural ressent une peur latente de mal faire, de se ridiculiser, de déplaire au personnel soignant « qu’il craint avec respect comme le guérisseur du village ». Selon O. T. Andrianaivo, comme le citadin, le paysan afflue en famille à l’hôpital chaque fois qu’un parent est malade. Malgré les rigueurs de la discipline hospitalière, il s’installe en groupe quelque part pendant la durée de l’hospitalisation pour être à portée d’appel et pour venir rapidement lui rendre visite aux heures prescrites. Le groupe apporte son riz, son fagot de bois, sa natte, couche souvent à la belle étoile, augmentant le nombre de la population flottante de la ville. Certaines villes comme Moramanga ont créé en marge des hôpitaux des centres d’hébergement pour recevoir ces accompagnateurs ruraux. Ces centres, placés sous l’autorité du médecin-directeur de l’hôpital, sont considérés comme des obligations d’hospitalité et des lieux d’apprentissage des usages urbains et des notions d’hygiène.
Entre le citadin évolué et le rural véritable se trouve le « prolétariat urbain » qui se rapproche plus du second groupe par ses habitudes. En quête d’un travail, il s’installe tant bien que mal et plutôt mal que bien- à la périphérie des villes. Situé entre deux civilisations, il essaie de paraitre citadin alors qu’il vit dans des conditions parfois moins bonnes que celles du rural.
Ainsi, son implantation géographique n’influence qu’en surface les structures traditionnelles qu’il apporte de la campagne. « Pour lui, se posent des problèmes angoissants : le sous-équipement en matière d’urbanisme et la surpopulation. Et faute d’une solution immédiate, l’hôpital et le dispensaire doivent, notamment durant la saison des pluies, pouvoir donner l’hébergement et des soins en quantité, ce qui oblige les soignants à pratiquer plutôt la médecine collective qu’individuelle. »
Dans l’hôpital, le personnel soignant (médecin, infirmier, sage-femme, aide-soignante, pharmacien) se fait un honneur d’appartenir au monde privilégié de l’hôpital. Il contribue par des activités diverses à donner des soins aux malades. « Les luttes qu’ils mènent contre les maladies et la mort les classent, aux yeux du public, dans un monde à part. » Leur pouvoir qu’un bon nombre croit encore magique, est personnifié par leurs blouses et leurs fonctions, d’où une « peur révérencielle » qui persiste même parmi les citadins.
« Certains soignants- je mets à part les médecins et pharmaciens- exploitant la notoriété de leur fonction hospitalière, deviennent des guérisseurs à la médecine moderne. » La plupart des gens divisent en deux sexes les personnes en blouses médicales : Radoko ou docteur et Rasazy ou sage-femme. « Ainsi une doctoresse reçoit souvent le titre de Rasazy et un infirmier se verra attribuer l’appellation de Radoko. Recevant à longueur d’années le titre de docteur, certains infirmiers hospitaliers ou de dispensaires se permettent de faire des soins à domicile en établissant eux-mêmes diagnostics et ordonnances, et en fournissant parfois des médicaments tirés des placards des hôpitaux. »
Les cas sont peut-être rares, mais le fait que cette catégorie nouvelle de guérisseurs est abritée par les murs des hôpitaux « pourrait donner une grande impulsion à cette pratique dangereuse. La médecine moderne doit mériter la confiance totale de nos malades et ainsi à tout prix, il faut combattre cette formule nouvelle et très moderne de charlatanisme. » Mais le contact soignant-malade est souvent difficile du fait que le second, diminué physiquement et moralement, voit dans le premier une force qui, en créant une demi-peur, élimine plus ou moins la confiance dans la rencontre. « La nature du contact entre humains est une question de personnalité et de tempérament. »

Texte : Pela Ravalitera – Photo : Archives personnelles