L’ingénieur Achilson Randrianjafi­zanaka, alors étudiant en troisième année en Économie et gestion agricole, mène dans le Sud, vers la fin des années 1960-début des années 1970, une étude sur les motivations des vols de bœufs.
Ce fléau national traduit en premier lieu, indique-t-il, une lutte pour le pouvoir au sein de la communauté, avec un aspect sportif. En effet, dans certaines épreuves, à certains moments, les « dahalo » ou « malaso» doivent faire preuve d’adresse, d’agilité, de vitesse et d’endurance (lire précédente Note).
Le phénomène est également un facteur d’« équilibre social », ajoute l’auteur. Dans une société vivante, c’est-à-dire en évolution incessante, la stabilité peut être rompue à tout moment. « L’accession d’un membre du groupe à un poste élevé, l’enrichissement d’un autre… sont autant de facteurs de déséquilibre social et politique, car la distribution du pouvoir de décision au sein de ce groupe est remise en cause. »
Et dans les sociétés d’éleveurs, enrichissement signifie naturellement augmenter la dimension du troupeau. Ce qui est suffisant pour provoquer la méfiance sinon la jalousie d’autres membres du groupe.
« Il en avait trop, il commençait à parler trop fort dans les réunions, il marchait la tête haute. Bref, tous ses gestes et paroles ont été interprétés pour de la vanité. D’autant plus qu’en certains moments, il se montait manifestement arrogant et peu respectueux des vieux. Les fils de ces derniers ou les adversaires de toujours, aidés des complices, vont donc lui donner juste une petite leçon de modestie. »
Par ailleurs, si au sein même du groupe la lutte pour le pouvoir est dure et que toute tentative de rompre un équilibre social sécurisant est vite réprimée, la rivalité est évidente entre deux groupes ennemis ou distincts. Chaque chef veut contrôler ses voisins et exige la reconnaissance de sa renommée. « Ceci était à l’origine des guerres interclaniques ou intertribales qui, en fait, se résumaient en razzias de bœufs.»
De ce passé, il reste ce besoin de s’affirmer, de refuser que quelqu’un soit plus riche et plus puissant que soi.
Achilson Randrianjafizanaka précise toutefois, que dans cette contestation du pouvoir étranger, le terme « voler » est inapproprié pour le cas des bœufs. Car c’est une « entreprise guerrière » qu’aucune loi ordinaire ne peut comprendre.
« Le guerrier bara ou mahafaly ne vit pas seulement dans le présent, car le passé (l’ancêtre) et le futur (sa renommée, sa descendance et histoire) l’observent. Non seulement, il se protège des attaques, mais prend aussi l’initiative d’une offensive. » Chaque groupe a sa propre loi : protéger ses bœufs, donc son indépendance, et rafler ceux de l’adversaire, donc étendre sa puissance.
Mais quand s’implante la colonisation française, les temps changent parce qu’elle arrive avec ses lois et ses tribunaux, met fin aux guerres de conquêtes. Les razzias (« raoke » ou « halats’ombe ») tombent sous le coup de cette nouvelle loi. Les milices, les gardes indigènes
chargés du maintien de l’ordre sont recrutés pour se charger de faire régner l’ordre, notamment arrêter les voleurs de bœufs. Et enfin, la prison est créée.
« Mais on sait avec quelle souplesse nos contestataires se sont adaptés à cette nouvelle situation. Aller en prison pour vols de bœufs   Quel honneur ! Nouveau titre à son palmarès. Sa femme ne ressentira aucune honte à son égard, bien au contraire. Le célibataire, lui, trouvera tout de suite après une épouse. »
Esprits indépendants, jaloux de leur liberté, les « dahalo » ou « malaso » contestent le pouvoir des « parvenus ». Poussés par l’occupant, ces derniers accèdent à des postes de chefs. De surcroit, ces « nouveaux riches » sont connus pour avoir été les plus pauvres de la région. Mais comme ils sont allés en classe, ils savent parler aux Vazaha. Et avec le temps, ils s’enrichissent, achètent des bœufs. Et on va les leur enlever. « On va leur rappeler à ces Vazaha-Gasy, les vieilles structures qu’ils veulent démolir. »

Pela Ravalitera