L’un des spectacles qui frappent et charment le plus les nouveaux arrivants à Madagascar, est bien celui des foires. Comme le dit le chroniqueur Maurice Fleurial en 1935, « rien en France ne saurait être comparé à ces manifestations qui tiennent à la fois des nécessités économiques et de l’irrésistible besoin que possède en soi l’habitant de la Grande ile, de se divertir et de trouver la joie ».
La foire revenant à des périodes fixes de l’année, Maurice Fleurial peut y assister et en fait  une description très truculente. En commençant par les préparatifs auxquels les « fonctionnaires indigènes » apportent presque toujours un grand zèle. « Et il suffit qu’ils sachent que l’administrateur-chef de district ou toute autorité de même plan doit venir pour que toutes les ressources de l’ingéniosité malgache soient mises en œuvre » : arcs de verdure et fleurs à profusion sur le chemin d’accès, petits drapeaux, banderoles de calicot où sont écrites des protestations d’attachement et de fidélité à la France.
Et si l’administrateur tient sa promesse et vient, revêtu de son uniforme, « un télégraphe invisible, pourvu de deux jambes agiles », annonce l’arrivée du petit cortège officiel, bien avant que le fonctionnaire ait, de sa voiture, aperçu le village. Saluts et battements de mains sans fin l’accueillent, puis de la foule « se détachent des bambins habillés de vestes roses ou rouges et coiffés du traditionnel bonnet de paille tressée ». Ayant dans une main une inoffensive sagaie, ils dansent « comme des diables dans un rythme parfait ».
Tout s’arrête et « une Marseillaise à laquelle on ne s’attendait », s’élève dans le silence, jouée par des flûtes de bambou, des tambours et des instruments de cuivre «dénichés d’on ne sait où. Bien sûr, il faut parfois quelque effort pour reconnaitre l’œuvre de Rouget de Lisle, mais l’administrateur est indulgent et il lit dans les regards une telle bonté, un tel respect, un tel espoir d’être compris et aimés, qu’il se prend à sourire avec bienveillance sans dissimuler son attendrissement et son bonheur de voir des gens si accueillants ».
Quant à la foule, c’est un spectacle en lui-même. Les hommes presque tous uniformément vêtus de pantalons courts et d’un lamba « qu’on a voulu, ce jour-là, plus blanc qu’à l’habitude », sont coiffés d’un vaste chapeau de paille tressée ou de feutre à larges bords, tandis que les plus riches, les plus distingués portent des vêtements européens sous leur lamba. Les femmes, elles, sont d’une coquetterie infinie : pendants d’oreilles, colliers de corail ou de verroterie au cou, robes d’une grande diversité, mais toutes de couleurs vives, chevelure bien ordonnée qui « représente à elle seule un travail de patience tel que les Parisiennes qui se livrent au supplice de l’indéfrisable, estimeraient qu’on ne les tourmente guère, s’il leur fallait subir la préparation compliquée d’une coiffure malgache ».
« Le Malgache, en général, a un sens extraordinaire des couleurs. Il compose avec elles les ensembles vestimentaires les plus imprévus. Mais sous le ciel brumeux de Paris, ces palettes vivantes feraient  hurler de douleur.» Mais à Madagascar, sur fond verdoyant des eucalyptus, jaune des  « bozaka » et chaud d’un soleil clair, « elles mettent des taches d’une note et d’un charme indéfinissables ».
La foire commence par la visite officielle des produits, denrées, étoffes, ustensiles et instruments en fer, animaux domestiques qui ont subi « une toilette achevée ». « Quelle satisfaction » sur le visage de l’exposant lorsque l’administrateur se penche pour s’intéresser à son étal ! Vient ensuite un court déjeuner composé de beignets de bananes, l’administrateur étant parti, et la véritable fête commence : luttes, courses et amusements pour enfants… Tout le monde plaisante, rit, bat des mains. Et sur tout cela règnent une « musique infernale » et pourtant captivante ainsi qu’un « tintamarre assourdissant ».
« Décidément, nous ne savons plus rire et nous amuser en France. Il faut venir à Madagascar pour retrouver, chez l’être humain, la joie de vivre et le plaisir sain. Et cependant, tous ces gens en lamba se nourrissent de peu et habitent des cases modestes, ils n’ont que d’humbles besoins. »
La foire se termine le soir par un bal « respectueusement demandé » : les femmes et les jeunes filles y viennent vêtues de leurs beaux atours, les jeunes gens sont empressés, polis, font des courbettes et « tous, stylés par un instituteur qui sait ne pas limiter son rôle aux heures de classe, constituent, à un certain moment, un quadrille que je voudrais bien, ne vous en déplaise, que l’on dansât partout en France avec autant de grâce et d’ingénuité ».
Et Maurice Fleurial de conclure : « Ah ! Comme nous avons raison, à Madagascar, de ne pas vouloir  inculquer l’indigène à notre façon  à la fois si étroite et si rapide de vivre… Laissons-le vivre dans ses coutumes les plus chères et les plus belles, dans son désir d’être heureux ! »

Texte : Pela Ravalitera – Photo : Archives personnelles