Le mois de mars étant celui d’une importante commémoration nationale, Tom Andriamanoro se souvient des Micheline qui ont sillonné nos montagnes et nos plaines. Il revient aussi sur le Prix Nobel de Bob Dylan et sur deux groupes d’artistes malgaches.

Histoire du rail – Il était une fois la Micheline 

Ce n’était pas une évolution, mais une vraie révolution dans l’histoire des transports ! On est en 1931, plus exactement le 10 septembre, et la presse parisienne est unanime après la démonstration  effectuée entre Paris et Deauville par Marcel Michelin. Le brevet ayant pour objet « l’application aux véhicules sur rail d’un bandage pneumatique destiné à améliorer le confort des voyageurs » a préalablement été déposé dès 1929, suivi de toute une série d’essais concluants. Le Tout-Paris des grandes occasions est donc là, pour ne citer que les officiels de tous horizons, le directeur du réseau d’État, le constructeur automobile André Citroën et sa femme, les journalistes. Parti à 10h30, le prototype parcourt les 219,2km du trajet-retour en deux heures et trois minutes, ce qui représente une vitesse de 107km/h avec des pointes frôlant les 130.
En quoi consiste exactement cette invention d’André Michelin, le père de Marcel   Il s’agit d’un pneumatique creux, capable de rouler sur la surface réduite du rail, de franchir les aiguillages, et de résister à la charge des véhicules ferroviaires. Le guidage de la roue sur le rail est assuré par un boudin métallique solidaire de la jante. Il fallut par la suite construire des véhicules assez légers en utilisant des techniques empruntées à l’aviation. Certaines mauvaises langues parleront d’un autobus, ou même d’une ambulance sur rail. Ce qui est sûr, c’est qu’au stade de leur révolution, l’esthétique était le dernier souci des Michelin père et fils.
Plusieurs types de Micheline dotés du fameux pneu-rail furent construits à partir de 1932 : le type 11 de 24 places, encore très semblable à un véhicule routier, était composé d’un tracteur et d’une caisse à ossature en aluminium revêtue de contreplaqué. Le type 16 de 36 places était équipé d’un poste de conduite surélevé au-dessus du toit. Lancé à 90km/h, il pouvait s’arrêter en 40 mètres. Les types 20 à 22 de 56 places furent mis en service en 52 exemplaires entre 1934 et 1937. En 1935, le concurrent Dunlop essaya d’entrer dans la compétition en produisant son autorail « Fouga-Dunlop », mais la tentative n’eut pas de suite. Le type 23, produit en 1936, était constitué d’une caisse unique équipée de 96 places, et motorisé par Panhard. Les types 51 et 52, pour leur part, sont des Micheline adaptées aux voies étroites comme celles d’Afrique, d’Indochine, et de Madagascar. Il en reste deux exemplaires à peu près en état dans la Grande île : « Tsikirity » sur le Fianarantsoa-côte Est, ou plus précisément jusqu’à la plantation de thé de Sahambavy, qui a troqué son nom pour celui de Fandrasa, et « Viko Viko ». Une troisième est  en « attente… illimitée », et une quatrième a été rapatriée en France  en 1995 où elle est exposée au musée  « L’aventure Michelin » de Clermont-Ferrand. En 1953, la Régie des chemins de fer de Madagascar (RCFM) disposait encore d’un parc de sept Micheline. L’une d’elle a effectué son dernier voyage en 1989 avec, à son bord, un hôte de marque en la personne du président de la Banque Mondiale.
Mais reparlons en passant de « Viko Viko », le célèbre nom de baptême de la Micheline immatriculée ZM 517 ! Quelles ont été les raisons de ce choix   On peut en trouver quelques unes: le Vikoviko est un oiseau endémique de Madagascar, un pays qui pouvait en ce temps-là s’enorgueillir d’être le seul au monde à encore avoir des Micheline en service. Il est réputé pour avoir un vol rapide, une qualité dont se prévalait la Micheline par rapport aux autres trains des chemins de fer malgaches. Viko Viko était un authentique bijou d’exotisme avec ses 19 fauteuils en osier, son parquet en bambou, et son coin bar à l’arrière. Utilisée en location privative, elle mettait Manjakandriana à une heure et trente minutes de la capitale, Andasibe à quatre heures, Ambatolampy à deux heures, compte non tenu des crevaisons toujours possibles, mais qui étaient généralement accueillies dans la bonne humeur. Ce sont là des vitesses très loin des performances affichées durant son histoire par la Micheline dans ses différentes versions, et même des 107 km/h du prototype de Marcel Michelin, mais chaque réseau a ses contraintes. Que souhaiter à Viko Viko sinon qu’elle reprenne un jour du service, c’est tout à fait possible, et l’offre touristique originale du pays ne pourra qu’y gagner…

Le grand Bob Dylan, le 22 juillet 2012 au festival de musique Vieilles Charrues à Carhaix-Plouguer, dans l’Ouest de la France.

Le grand Bob Dylan, le 22 juillet 2012 au festival de musique Vieilles Charrues à Carhaix-Plouguer, dans l’Ouest de la France.

Littérature – Le chanteur et son Nobel

Il nous a été donné de saluer le choix de l’Académie suédoise en attribuant le Nobel de littérature à Bob Dylan, lequel ne s’est guère précipité dans le premier avion pour Stockholm à l’annonce de la nouvelle. Mais la polémique est réelle sur le bien-fondé dudit choix qualifié par certains d’indigne de l’auguste Institution. D’autres se demandent si celui de Brel ou de Brassens, malheureusement décédés, aurait déchainé la même tempête
Pour les anti-Dylan, sans remettre en question ni son talent ni son message, son œuvre, en termes de littérature, est quand même très loin de celle de lauréats antérieurs comme Yeats, Gide, ou  Soljenitsyne. À des années-lumière, disent-ils, Dylan n’étant qu’une pâle étoile « qui gratouille une guitare », comparé à ces soleils. Pour les pro-Dylan au contraire, ce « pape de la folk »  que l’on voit trop souvent sous sa seule casquette de chanteur, a montré de manière presque unique comment les paroles peuvent s’affranchir du rythme et de la mélodie. Mieux, il a transformé la musique populaire en découvrant de nouvelles façons de créer des narrations indépendantes. C’est l’argument premier de l’Académie suédoise quand elle reconnait à Dylan « la capacité d’avoir su créer de nouvelles expressions poétiques dans la grande tradition américaine de la chanson ». Cette définition sous-entend que sa contribution à la littérature intervient dans un tout autre registre, dont il serait l’éminent représentant. Et quel que soit le mode d’expression qu’il utilise au fil de ses créations ( blues, country, folk, gospel, ou même rock), Dylan reste un immense auteur passé maître dans l’art de retranscrire l’oralité de la langue américaine.
En panne d’argument, les «anti » ironisent en prédisant pour 2025 un Nobel du tweet lyrique attribué à Donald Trump. Peu importe, ceux qui le suivent de près savourent au contraire son art de détourner de leur routine les mots les plus ordinaires. Chaque phrase, chaque couplet écrit par Bob Bylan méritent amplement la consécration qu’il a reçue au pays de la « fille du Nord ».

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, s’énerve contre les Pays-Bas le 12 mars dernier.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, s’énerve contre les Pays-Bas le 12 mars dernier.

International – Les idéologies ne meurent jamais 

L’opinion est toujours dans l’attente du sort réservé au Collège La Lumière International, catalogué être dans le réseau mondial du prédicateur Fethullah Güllen. Pour faire pression, M. Erdogan s’est déplacé en personne à Madagascar avec une pseudo-armée d’hommes d’affaires, juste pour le décorum. Fermera, fermera point   La partie malgache se serait bien passée de cet imbroglio turco-ottoman dans lequel elle n’a strictement rien à voir, comme si Antsakabary n’était déjà pas l’énième boulet de trop.  L’UEFA pour sa part peut rendre grâce aux dieux du football de n’avoir pas à programmer ces temps-ci un quelconque Fenerbhaçe-Ajax d’Amsterdam, les couteaux étant tirés entre les deux pays. En vérité, non seulement les Pays-Bas, mais l’Europe n’a aucune estime pour la Turquie. Elle la supporte en tant que rempart et la considère comme un mal nécessaire, immigration et conflit syrien obligent.  De l’autre côté, interrogé si les chances de la Turquie d’intégrer l’Union Européenne ne sont aujourd’hui pas réduites à néant, Can Dündar, ancien rédacteur en chef du journal Cumhuriyet, a été on ne peut plus clair : « Nous le disons depuis le début : Erdogan se contrefiche de l’UE. Il n’a jamais voulu faire partie de cette famille. Ce qu’il veut, c’est être le chef d’un futur État totalitaire dans lequel ne pourra plus s’élever la moindre critique. »
Un proverbe malgache dit qu’une personne n’est jamais tout à fait morte tant que les autres se souviennent d’elle. Il en est sûrement de même des idéologies puisque, sans même s’être regardé dans une glace, ne voilà-t-il pas que le président turc accuse les Pays-Bas de… pratiques nazies pour avoir fermé la porte à deux de ses ministres. Si peu ! S’il prenait la peine, et le temps, de compulser la presse libre- mais en ce cas-là il se mettrait en contradiction avec lui-même-, il saurait que bien avant le clash hollandais, Can Dündar aujourd’hui réfugié en Allemagne comparait la situation de la Turquie à celle de l’Allemagne nazie. « Je dirais, de manière à ce que tous les Allemands comprennent, que la Turquie est en passe de devenir un régime de Gestapo. Demain, le gouvernement pourra perquisitionner les maisons de personnalités politiques, d’intellectuels et de penseurs sans avoir à consulter le Parlement. Les chercheurs seront exclus des universités, les artistes emprisonnés. Il se pourrait même qu’il y ait des arrestations au sein de l’AKP si quelqu’un décidait de se désolidariser du gouvernement.  Le peuple allemand n’a qu’à feuilleter les pages de son histoire récente pour comprendre où va la Turquie ». Mais Recep Tayyip le bien prénommé risque de n’en avoir cure, lui qui disait tantôt : « Ne vous préoccupez pas de ce que dit l’Occident, occupez-vous plutôt de ce que dit Allah. ». Un propos qui pourrait bien venir de Daech qu’il prétend combattre.
Rien n’est plus dangereux que les idéologies prises à la lettre, et appliquées à l’aveuglette. Quand l’Armée Rouge a atteint les frontières allemandes et que les soldats à l’étoile de la même couleur attendaient fiévreusement le moment du grand assaut final, l’écrivain Ylia Ehrenbourg  diffusa ce pamphlet : « Tuez, massacrez ! Qu’ils soient vivants ou sur le point de naître, il n’y a pas d’Allemands innocents ! Suivez les instructions du camarade Staline et refoulez une fois pour toutes la bête fasciste dans sa tanière ! Conduisez-vous en justiciers, tuez, massacrez, vaillants soldats de l’Armée Rouge ! » Ainsi va l’Histoire, et tant pis pour les dégâts, directs ou collatéraux. Il y aura toujours des idéologues pour les faire oublier, jusqu’à la prochaine fournée.

BE4Rétro pêle-mêle

Extrait d’un article de J-L Perrier du 03/06/98, paru dans Le Monde. L’idée tient en un trait d’union tracé entre deux villes éloignées de quelque 9 000 kilomètres : Antananarivo, capitale de Madagascar, et Cergy-Pontoise, préfecture du Val d’Oise, pour un spectacle dont le titre, « Tana-Cergy », doit, selon son initiateur, Vincent Colin, claquer comme une rencontre de foot. Et parler le langage commun des cultures urbaines, empruntant à Cergy le hip-hop du groupe Trafic de styles et à Tana les chansons engagées de Samoela, le rap de The Specialists, et les saxos de Seta. « Pas de simples musiciens, mais des gens qui ont une vision du monde », précise Elie Rajaonarison, tête de pont malgache du projet. Après repérages, les groupes ont commencé les répétitions à Antsirabe, à 120 km de la capitale malgache (…)
À la sortie de l’unique salle de spectacle de la cité, celle de l’Alliance française, des jeunes gens guettent Samoëla. Ses chansons dénoncent la crédulité, l’intolérance, les sectes, le pouvoir de l’argent. « Personne n’ose évoquer les problèmes que tout le monde vit. Pendant les années de la deuxième République, nous n’avions pas le droit de parler. Et quand la démocratie est arrivée, les gens ont continué à avoir peur. Moi je veux aller jusqu’aux limites. Ne pas les dépasser, mais les toucher. » Sa cible, les jeunes, a accepté d’emblée ses flèches et les renvoie tous azimuts. Il est l’élu des taxis-brousse.
BE5Les six garçons des Specialists (on note le recours nouveau à l’anglais) vivent depuis l’enfance dans le même quartier. Ils rappent ce qu’ils vivent, de chômage et d’absence de cinéma, d’ennui et de besoin de créer. Ils ont donné un nom à leur musique : celui de rasôva, qui associe rap et sôva, chanson traditionnelle des plateaux dont les a capella font remonter les cœurs et l’histoire malgache dans les gorges. Ils ont choisi l’interpellation directe : « Comment se faire à la démocratie   Où trouver de quoi bouffer   » Et ce refrain : « On ne sait plus ! On ne sait plus ! »