Comme à son habitude, Tom Andriamanoro nous surprend avec des sujets qui ravivent notre mémoire. Il passe ainsi de l’hebdomadaire catholique « Lakroa » et Sœur Cyclone qui, à certaine époque, l’a dirigé de main de maître, à la célébration des 40 ans de l’Église FJKM, en 2008, marquée par le puissant tandem Marc Ravalomanana-Lala Rasendrahasina ; et de l’importance de la friperie sans laquelle bon nombre de Malgaches ne pourraient s’habiller « importé », au rat géant de la forêt de Kirindy, le Vositse, une espèce en grand danger de disparition.

Églises et société – Plus près de Toi mon Dieu…

Quand la presse malgache fêtait ses cent ans qui faisaient d’elle, l’une des plus anciennes d’Afrique subsaharienne, sa doyenne, l’hebdomadaire catholique Lakroa était un alerte septuagénaire ayant surmonté bien des épreuves qui ont eu raison de beaucoup de ses  confrères, dont son vis-à-vis protestant Fanasina. Sa longévité s’explique au moins par deux raisons majeures : d’abord le fait de posséder en la hiérarchie catholique un support qui n’hésitait pas à s’engager, même dans les cas les plus délicats. Le deuxième avantage était d’avoir à sa disposition une très bonne imprimerie, même si sa délocalisation sur les hauteurs d’Ambozontany à Fianarantsoa était synonyme d’une véritable gymnastique en matière de fonctionnement. Mais cette bizarrerie permit aussi à Lakroa d’avoir une véritable vision nationale que ne possédaient pas nécessairement les autres titres agglutinés dans la capitale. Pout cette raison, Lakroa était craint, du moins regardé avec méfiance par les pouvoirs successifs. Sous  sa mise respectable, il abordait en profondeur les préoccupations de toutes les strates de la société malgache. Ses colonnes  ont maintes fois été une sorte de clignotant, dont la méconnaissance a été fatale à ceux qui avaient des yeux, mais ne voyaient point.
Lakroa a toujours occupé une place de choix dans l’univers de la presse malgache : celle passée du lointain journalisme militant des Arsène Ratsifehera, Ralaiarijaona, et autres Gabriel Ramananjato à celui qui s’apprend désormais sur les bancs des écoles et instituts. Dans ce monde où, de plus en plus, tout s’écrit secrètement en chiffres et en courbes, Lakroa poursuit une route en solitaire, peut-être synonyme de pureté originelle. Mais peut-être aussi que le journal a toujours oublié de vieillir : alors qu’il avait 75 ans, sa relance a été confiée par l’Épiscopat à une Sœur Claire, surnommée Sœur Cyclone par ses amis. Également professeur d’Informatique et de Communication, elle n’hésitait pas à conduire seule son 4×4  pour rejoindre son « fief » à Antsakabary. Il est vrai que Sœur Cyclone n’avait encore que 80 ans…

Les plus importants postes laïcs
En face chez la concurrence, la FJKM est née le 18 août1968 d’une fusion entre la London Missionary Society (LMS), le Fiangonana ara-Pilazantsaran’i Madagasikara (FPM), et le Fiangonanan’ny Firenjy Malagasy (FFM). Malgré une demande pour être reconnue en tant qu’association cultuelle, la FJKM a été quelque peu ignorée jusqu’en 1972. Qu’à cela ne tienne, c’est avec faste que l’Église célébra ses 40 ans sur le bord de mer de Mahajanga devant cinq mille fidèles venus des trente six synodes de l’île. L’élection des premiers responsables de l’Église pour les quatre années à venir, se déroule par un suffrage au deuxième degré, les trente six synodes désignant des représentants au nombre de quatre cents. Ces derniers forment à leur tour une assemblée chargée de désigner les grands électeurs. Le vice-président Marc Ravalomanana qui occupait le poste le plus important ouvert à un laïc, créa la surprise en se représentant après avoir soutenu le contraire quelques mois auparavant. Autre volet de la surprise, une semaine avant l’élection du Président, un poste réservé à un ecclésiastique, Marc Ravalomanana jurait qu’il n’était pour rien dans l’élection de Lala Rasendrahasina en 2004 à Ambatondrazaka, et que cette année il ferait pareil en évitant d’être à Mahajanga. Ce 20 août 2008, il était effectivement quelque part en Europe après un crochet en Afrique du Sud. Mais c’est oublier que la présence physique du vice-président laïc n’était nullement indispensable avec les technologies de l’information, le réseau de lobbying qu’il a mis sur place, et sa surface financière indispensable aux besoins de financements de l’Église et des… églises qui la composent. Et ce qui ne pouvait qu’arriver arriva : le tandem Marc Ravalomanana-Lala Rasendrahasina se reconstitua avec son poids et ses excès politico-religieux qui finirent par fatiguer et aboutir à l’effet contraire : celui de porter quelqu’un de plus classique aux commandes. Et peut-être que cette prestigieuse Église, héritière des  martyrs, au lieu de servir des ambitions personnelles, retrouvera le sens de sa mission et du  sacerdoce de ses dignitaires. Comme du temps de… Rasendrahasina Titosy.

Le « Vositse », le  rat géant est en voie de disparition à cause de son habitat devenu dangereux pour lui.

Le « Vositse », le rat géant est en voie de disparition à cause de son habitat devenu dangereux pour lui.

Curiosités – Des rats qu’on aime

Ces quelques lignes ne se proposent pas d’ironiser sur le pourquoi de l’épidémie de la honte, que l’on dit maîtrisée. Si tel est le cas, que demander de mieux ? Leur propos est simplement de véhiculer cette incroyable vérité : les rats ne sont pas exécrés partout. Quelque part en Asie, beaucoup d’adeptes d’une grande religion les considèrent comme la réincarnation des disparus.  Les temples se transforment ainsi en lieux de concentration de rats que les familles se font un devoir d’approvisionner : fromage, croutons, viande… Quand on aime on ne lésine pas sur la dépense. Le prêtre se charge de la distribution en circulant avec aisance  parmi toute cette faune insatiable.
À Madagascar même, tout le monde ne sait pas tout sur les régions, leurs richesses, leurs coutumes. Des noms principalement de sites circulent sur le Menabe : Belo-sur-Mer et ses chantiers navals traditionnels, l’Allée des Baobabs, promue premier monument naturel de l’île, Antalitoka, Mangily, Ankevo et leurs cimetières sakalava et vezo, le lac Bedo, et bien sûr les Tsingy de Bemaraha… La forêt de Kirindy à 50 km de Morondava est  l’habitat de mammifères et de rongeurs endémiques, dont le rat géant sauteur Vositse qui bénéficie de la même protection que tous les autres. Le Vositse est même devenu en quelque sorte la mascotte de la région, en donnant son nom à un Marathon qui attire même des coureurs de l’extérieur car programmant sur son tracé tous les hauts-lieux touristiques.
La question se pose : l’endémicité d’une espèce prime-t-elle sur les dangers potentiels qu’elle peut couver ?

Lu pour vous – La fripe, un négoce d’importance

Vous passez devant tous les jours, il  vous arrive plus souvent que les autres le croient, d’y mettre à jour votre garde-robe  (dans le malgache non académique on parle d’aller faire un tour « eny amin’ny mitsongoloka », là où il faut se plier en deux car la marchandise est souvent placée à même la chaussée, mais vous parlez rarement de « friperies » en public.  Honneur oblige.  « La Lettre du Mercredi », un excellent hebdomadaire diffusé par mailing dont nous souhaitons vivement  la réapparition, l’a fait en 2008  pour tous les grands hypocrites dont vous voyez le portrait chaque matin dans votre miroir. Extraits.

Des vêtements de toutes les tailles et pour tous les goûts,  les clients ont l’embarras du choix.

Des vêtements de toutes les tailles et pour tous les goûts,les clients ont l’embarras du choix.

 

La provenance exacte de ces tonnes de déchets que sont les fripes n’est jamais claire, et c’est un univers où il serait plus adéquat de parler de filière que de circuits commerciaux, lesquels existent cependant bel et bien, mais où les apparences dissimulent des réalités pour le  moins troubles. On compte du reste de grosses fortunes qui se sont édifiées sur le commerce légal ou non des fripes. C’est la « société de consommation » qui a amplifié le phénomène de la fripe, originalement issue de la redistribution des riches à l’égard des nécessiteux, et qui passaient par la récupération des vêtements usagés sous forme de dons par les organismes de charité religieux ou non, qui se sont multipliés dans les pays développés ( Secours Catholique, Croix Rouge, Armée du Salut….)
Traditionnellement, les « œuvres », telles qu’on les appelait jadis, étaient générées par les paroissiens et les communautés religieuses qui recueillaient les vêtements dont leurs ouailles ne voulaient plus, pour en faire don aux  personnes âgées ou démunies. Ce principe du don a été repris par ces organismes caritatifs qui font appel au bénévolat pour opérer les ramassages, le tri, le classement et la redistribution. Les irrécupérables trop usés, trop sales sont vendus à des usines fabriquant du papier, du carton, du tissu recyclé, mais ces associations se retrouvent quand même avec des tonnes de vêtements, dont seule la vente peut servir à financer leurs œuvres. C’est alors qu’intervient le côté « business » organisé par les plaques tournantes de la friperie, des centaines d’entreprises groupées qui rassemblent, trient et stockent les habits, chaussures, et autres articles achetés aux organismes de charité de diverses provenances, et les réinjectent dans le circuit commercial des importateurs et grossistes, les  pays en voie de développement principalement. Auparavant, la récupération aura été plus systématique et plus organisée : du haut d’une passerelle côtoyant un tapis roulant chargé de vêtements à quelques mètres du sol, des ouvriers jettent pantalons, jeans, chemises, jupes dans de grands paniers. À peine 10% de ces articles réapparaîtront sur le marché des vêtements, le reste vendu au poids prenant la destination de pays moins développés. Les rebuts de ces rebuts se retrouveront sur les marchés ruraux, la marchandise ayant été à nouveau « écrémée » plusieurs fois localement, mais réapprovisionnée par l’apport local, l’état froissé de la fripe permettant d’y mêler sans problèmes de nouveaux « arrivages » souvent issus de transactions plus que douteuses. Un des principes sacro-saints de la fripe au détail est de conserver précieusement les griffes et étiquettes d’origine qui seront recousues sur les articles les plus spéculables.
Le vêtement est un « agent double » qui révèle ou dissimule le physique et le caractère, les peurs comme les désirs, il n’y a que l’embarras du choix sur les étals à la criée de la fripe. Choisir son vêtement c’est non seulement se situer socialement, mais également s’y différencier, par un détail, c’est se proposer et se protéger, escalader les frontières de l’âge, rajeunir ou vieillir. La fripe ajoute encore plus de piment à ce mythe de Janus à moindre frais, et aucune jeunesse n’a jamais échappé à l’attrait des « fringues ». Les jeunes et moins jeunes de nos régions côtières snobent généralement tout ce qui n’est pas « d’or » (Ndlr : diminutif de « d’origine ») et détectent à coup de reniflements offusqués ces  vêtements débusqués par l’odeur caractéristique des désinfectants utilisés, qui les  imprègnent de manière indélébile. La fripe habille de pied en cap, depuis les chaussures de pointures bébé en passant par les chaussettes à peinetombantes, les sacs, ceintures et blousons en « véritable » cuir synthétique, passe-montagnes et mitaines … Elle représente, dans tous les cas une aubaine pour les jeunes cadres surtout féminins, qui ont moins de mal à s’offrir un look vestimentaire plus varié chaque jour.
Les jeans ? À vos souhaits ! Rien qu’aux États Unis, il se vendait déjà 500 millions de jeans par an il y a trente ans, soit plus de deux paires par habitant. On estime aujourd’hui que plus de trois vêtements sur cinq sont des jeans. La demande avait même tellement augmenté à une certaine époque qu’on a vu s’instaurer un véritable marché noir. Les « vrais » jeans de fabrication américaine sont encore si recherchés que beaucoup de productions d’autres pays  sont des contrefaçons flagrantes des grandes marques « made in Usa », jusqu’aux étiquettes falsifiées avec un art consommé. Beaucoup d’inconditionnels hantent toujours les fripes à la recherche du légendaire « Rica Lewis 501 », le top label, dans les amas de bleu délavé.

Le Brésil est connu pour être un des pays les plus croyants du Monde.

Le Brésil est connu pour être un des pays les plus croyants du Monde.

Rétro pêle-mêle

2004, par une matinée d’hiver bien fianaroise. Les « inquisiteurs » déchantent à l’énoncé du verdict : l’affaire des brûleurs de Bible de Fianarantsoa n’est pas devenue l’affaire de l’Église Universelle du Royaume de Dieu. Avec six mois de prison ferme pour les principaux acteurs, et quelques condamnations avec sursis pour les lampistes, les juges ont su garder raison malgré les pressions des « anti-brûleurs » qui ont tout fait pour chauffer l’atmosphère. Parmi eux figurent les plus hautes autorités de la ville, voire de la Province, mais en vain. Il ne peut en effet y avoir trente six logiques : de toutes les Églises « christianisantes » qui fleurissent dans le pays, l’EURD est, en effet, celle qui colle le plus à l’esprit et à la lettre de la Bible, et elle ne peut  se contredire en décidant un autodafé contre son propre livre de référence. Mais des considérations politiques ne sont peut-être pas étrangères à ce geste d’apaisement de la Cour : la présentation des lettres de créance de l’ambassadeur Rajaonarivony au président Lulla est en effet programmée la même semaine. Or l’EURD est l’une des plus puissantes Églises du pays vert et or. Aussi limpide qu’autrefois un but de Pelé sur une passe de Garincha, non ?

Lettres sans frontières

Tahar Ben Jelloun
In « Les amandiers sont morts
de leurs blessures »

La Pierre et la Peau

Il avait emporté avec lui une poignée de terre du pays, il la sentait et s’en mettait sur la figure pour dissiper sa solitude.
Il est arrivé à Marseille dans une caisse d’orange. L’œil agrafé sur une carte d’identité périmée et un extrait d’acte de naissance. Il s’était nourri d’oranges pendant le voyage. Il se portait bien, mais puait un peu. La fatigue, la sueur et l’attente. Il avait camouflé l’argent français, procuré au marché  noir, dans sa peau : une  simple ouverture à peine visible dans le ventre lui servait de portefeuille. Il portait sur lui sa fortune : quelques billets de cent francs, une bague en argent, une montre-bracelet, une photo de ses enfants, une réserve de courage et de clandestinité, un feu dans la gorge, une mémoire fatiguée, une balle qui s’était incrustée dans sa jambe droite au début de l’année 1954 et qui  lui avait valu le titre de résistant, ainsi qu’une douloureuse solitude.
Il sortit un papier plié en quatre et se mit à déchiffrer l’adresse du cousin. Gennevilliers…
Empruntant les gestes du voleur, il monta dans le wagon et présenta son ticket à tout cheminot. L’indifférence, c’était déjà du métal. Il  resta debout dans le couloir accroché à un coin du ciel. Comme un bandit repenti, il semblait s’excuser d’être là, face  aux arbres et villages qui défilaient.
Comme un regard coupable,
l’étranger.
Comme un corps découpé au laser, l’étranger.
Comme une plante ambulante,
l’étranger malade.
Comme une fente dans un œil en
porcelaine,
L’étranger vient avec du plâtre dans les veines.
L’étranger regardait à travers la buée de la vitre les arbres s’accrocher au ciel, ou plutôt les racines de la vigne se retourner et noircir à sa vue. Le train roulait sur les rails qui sortaient directement du ventre de l’étranger. Les veines de ses jambes avaient fait des trous dans l’acier du sol. Elles ne cessaient de sortir de la plante des pieds. Il restait immobile, ruminant sans bruit le projet du rêve bleu mais aigre.
… Gennevilliers…
L’âme périphérique.
L’entrée de la ville.

Textes : Tom Andriamanoro
Photos : Archives – AFP- waza.org