Le représentant résident du Fonds monétaire international (FMI) revient sur les résultats de la Conférence des bailleurs et des investisseurs qui s’est déroulé à Paris en début décembre. Il évoque les défis à relever pour un décaissement effectif des aides.

• Madagascar a obtenu une promesse de 6,4 milliards de dollars de la part des bailleurs de fonds traditionnels à l’issue de la CBI, et des investissements jusqu’à près de 4 milliards de dollars ont été annoncés par les investisseurs. Comment interpréter ces chiffres   Peut-on parler d’un réel retour de la confiance aussi bien des partenaires techniques et financiers que des investisseurs ?
– Même s’il ne s’agit encore que de promesses d’engagement financier, les résultats obtenus par les autorités au cours de la Conférence traduit une confiance regagnée. Le fait que les promesses obtenues ont largement dépassé les attentes des autorités indiquent qu’il y a une volonté de la part des partenaires et des investisseurs de vouloir donner au pays une opportunité de réaliser les objectifs qu’il s’était assigné sur le plan économique et surtout social.  Et bien que les aides ne soient pas encore tout à fait acquises pour l’instant, les étapes franchies jusqu’ici constituent un bon début que l’Etat se doit de mettre à profit. Les promesses indiquent que les autorités sont sur la bonne voie pour ce qui est de la mise en œuvre des différentes réformes à la fois économiques et notamment structurelles.

• Un économiste avait glissé durant la CBI que si le pays n’était pas aussi gangrené par la corruption, le montant aurait été beaucoup plus important. Partagez-vous son avis   ?
– C’est une façon de voir les choses qui pourrait être fondée ou qui pourrait ne pas l’être dans le contexte actuel qui prévaut au pays. Cela peut être fondé vu que les problèmes de gouvernance, notamment de la corruption, ont été au centre des préoccupations de presque tout le monde au pays, allant du simple citoyen aux dirigeants, en passant par les bailleurs de fonds et les investisseurs. Ses effets sur l’économie sont certainement lourds bien qu’une évaluation quantitative n’en soit pas encore disponible. Mais l’idée peut être aussi relativisée dans la mesure où chaque partenaire dispose de ses appréciations propres ainsi que de critères bien précis pour déterminer la magnitude de l’aide qu’ils accordent à un pays donné et à une période donnée.

• Donc, vous diriez que la corruption n’est pas un obstacle au déblocage des fonds ? 
– Si c’était le facteur clé pour un déblocage de fond, les PTFs donneraient de l’assistance uniquement à des pays comme la Norvège. Ils ont leurs propres critères, leurs propres appréciations ainsi que des priorités telles que la réduction de la pauvreté. Et il est parfaitement envisageable qu’ils allouent plus d’argent à des pays pauvres avec des problèmes de gouvernance, sachant que c’est là que les besoins sont les plus grands. Dans le cas de Madagascar, l’important est que les autorités soient conscients des effets néfastes de ce phénomène dans la vie non seulement économique mais aussi sociale du pays, qu’elles aient déjà pris certaines initiatives pour la combattre et qu’elles continuent, au plus haut niveau même des instances du pays, d’afficher leur volonté de l’éradiquer. Les PTFs est investisseurs sont conscients de cet effort.

• Quelles seraient les conditions pour le décaissement effectif des aides annoncées par les bailleurs de fonds  ?
– Il est difficile de donner une réponse bien précise à cette question, étant donné que chaque PTF dispose de ses propres conditions et procédures pour procéder aux différents décaissements. Chaque condition ou critère variera suivant les priorités que chaque PTF accordera à des secteurs qui sont dans leur domaine d’expertise ou auxquels ils ont choisi de se consacrer suivant la politique de leur pays ou de leur conseil d’administration en matière d’aide. Toutefois, malgré les différences des exigences, il y aurait certainement des critères communs à tous les partenaires, notamment ceux relatifs à la stabilité politique, la stabilité et la viabilité du cadre macroéconomique, et quelques critères ayant trait à la gouvernance, notamment à la lutte contre la corruption dans le pays.

• La capacité d’absorption de Madagascar n’est que de 500 millions de dollars par an, en moyenne. Madagascar peut-il espérer faire décaisser toute cette somme promise dans les 3 à 4 prochaines années  ?
– En absolu, les promesses d’aide reçues par Madagascar lors de la CBI s’avèrent très importantes, étant à environ 60% du PIB. Il est clair que si l’on s’en tient à la capacité historique du pays, il serait techniquement difficile que ce dernier puisse absorber trois fois plus d’aide que ce qu’il est capable de faire habituellement. Cependant, les choses peuvent changer rapidement, si la dynamique des réformes se poursuit, voire même s’accélère. Il est envisageable que, dans un avenir proche, le pays serait capable d’adresser les facteurs, que ce soient macroéconomiques que microéconomiques, qui l’ont toujours empêché d’utiliser d’une façon optimale l’aide reçue.

• Quels sont ces facteurs, justement, et comment les adresser ? 
– Parmi ces facteurs, je citerai la faiblesse des institutions, longtemps minées par des problèmes de mauvaise gouvernance et notamment de corruption, le manque d’infrastructures essentielles et le manque de capacité au niveau du capital humain. Ceci inclut entre autres la difficulté des ministères sectoriels de gérer en même temps plusieurs projets financés par différents bailleurs. Il faut aussi noter que l’arrivée de l’aide en elle-même, notamment si elle est bien utilisée, pourrait augmenter la capacité d’absorption du pays. Quand des informations plus détaillées seront disponibles par rapport aux promesses d’engagement financier annoncées, les autorités doivent continuer de faire un travail de priorisation des projets qu’elles comptent mettre en œuvre de façon à l’adapter à la capacité d’absorption actuelle et à l’avenir du pays. Et ce, en priorisant les projets qui ont le plus d’effet sur la réduction de la pauvreté, ou qui ont l’impact le plus substantiel sur la croissance économique, par exemple. En même temps, elles se doivent aussi de mettre en œuvre un plan de renforcement de ses capacités d’absorption.

« Les procédures des bailleurs
sont parfois difficiles
à mettre en œuvre. »

• Le Premier ministre a aussi évoqué des problèmes au niveau des procédures de décaissement des aides ? 
– En effet, s’il y a une raison qui explique aussi la faible efficacité de l’aide dans les pays en voie de développement en général, ce sont les procédures des bailleurs ainsi que les conditionnalités qu’ils imposent sont parfois difficiles à mettre en œuvre. Donc, les bailleurs de fonds ont aussi leur rôle à jouer dans le renforcement des capacités d’absorption du pays. Et le fait qu’il y ait plusieurs bailleurs qui interviennent dans le pays ne facilitent pas les choses car chacun a ses propres modes de fonctionnement qui peuvent parfois ralentir la mise en œuvre des projets associés aux aides. Dans ce contexte-là, une meilleure coordination entre les bailleurs peut aider.

• Les ambitions de Madagascar de dépenser 900 mil­lions de dollars pour les Programmes d’investissement public en 2017 sont-elles réalistes ?
– Effectivement, le programme d’investissement public à partir de 2017 commencera à être ambitieux. Ce qui est tout à fait justifié compte tenu du retard que le pays a pris en matière d’investissement et du gap d’infrastructures dont il souffre, suite à des sous investissements dans le domaine. Si l’on se réfère à la capacité d’absorption actuelle du pays, ainsi qu’à sa capacité d’absorption d’avant la crise politique avec des institutions moins fragiles, on est en droit de se poser des questions sur le réalisme des chiffres avancés. Toutefois, compte tenu des besoins du pays de relancer la croissance économique, afin de pouvoir réduire la pauvreté, les autorités se doivent d’améliorer leurs capacités en adressant les facteurs qui entravent l’utilisation efficace de l’aide, entre autres à travers le renforcement des capacités des diverses institutions, mais aussi de ses capitaux humains.

• Pour ce qui est des investissements privés, ceux qui ont été annoncés à Paris sont généralement ceux des opérateurs locaux, qui sont déjà présents à Madagascar. Il n’y a pas eu de nouveaux investisseurs. Pourquoi à votre avis  ?
– Contrairement aux PTFs qui, généralement, prennent en compte, entre autres, l’aspect humanitaire dans leur décision d’octroyer des aides financières à un pays, les investisseurs disposent de critères différents dans leur décision d’investir dans un pays. Parmi ces critères figurent le retour sur les investissements, mais aussi leur stabilité ainsi que le respect des règles de droit. Pour le moment, en termes de climat d’affaires, et malgré les progrès qui ont été réalisés dans ce domaine, tel que rapporté dans le rapport « Doing Business », Madagascar reste encore à la traîne et beaucoup reste à faire pour attirer et surtout rassurer les futurs investisseurs. Dans ce contexte, il est vrai qu’une grande partie des investissements annoncés sont le fait des opérateurs locaux, mais souvent ce sont des investissements conjoints réalisés avec un partenaire étranger qui apporte soit l’expertise, soit le financement ou bien les deux à la fois.

• Pourquoi les investisseurs étrangers ont-ils besoin de partenaires locaux ?
– Les investisseurs nationaux ont l’avantage d’être sur le terrain et d’être au fait des différentes informations dont tout investisseur a besoin pour prendre des décisions. Ils sont beaucoup mieux placés pour évaluer les risques associés à leurs projets respectifs et probablement les stratégies pour essayer de réduire ces risques. Mais il faut aussi noter que le fait qu’il n’y avait surtout des investisseurs nationaux qui ont fait des annonces n’est pas nécessairement une mauvaise chose. C’est le premier signe de confiance, qui incite généralement les investisseurs étrangers à venir ensuite. Et ce, parce que les nationaux servent toujours de référence aux investisseurs étrangers qui pensent investir dans un pays.

• Madagascar, à votre avis, a-t-il réellement besoin des aides des bailleurs de fonds ? 
– Une réduction de la pauvreté passe nécessairement par une augmentation du taux de croissance économique et, par conséquent, du revenu disponible. En ce qui concerne Madagascar, le pays ne s’est pas encore très bien remis de la crise politique pour disposer des moyens nécessaires pour mener à bien ses politiques de développement. Cette faiblesse est essentiellement attribuée à la fois à un faible niveau mais aussi à un manque d’efficacité des investissements en général, mais des investissements publics en particuliers, qui sont souvent des intrants pour l’investissement privé. Dans le cas de Madagascar, et du fait de la faiblesse des recettes fiscales, les investissements publics ont toujours été financés en grande partie par l’aide extérieure. Les différentes crises politiques que le pays a traversées ces vingt-cinq dernières années, et qui ont vu les retraits des PTFs, s’étaient traduites systématiquement par un repli des investissements publics. Cela pour montrer l’importance des appuis apportés par les PTFs sur le niveau de l’investissement du pays.

• Donc, vous diriez que Madagascar ne peut se passer des aides extérieures ? 
– Pour l’heure, et ce, malgré les progrès enregistrés au niveau de la collecte des recettes fiscales et douanières, se passer des aides extérieures n’est pas encore réaliste. Au milieu de tout cela, il est important de noter que les bailleurs de fonds ne sont pas seulement utiles pour les appuis financiers, ils le sont aussi pour des questions d’appuis et de conseils techniques. Mais c’est important aussi de mettre l’accent sur l’histoire économique, qui a bien montré qu’aucun pays n’a pu se développer grâce seulement aux aides extérieures. L’aide extérieure est en général bénéfique, si bien utilisée, elle peut agir comme un catalyseur en accélérant le développement. Mais le vrai et meilleur moyen pour un pays de se développer c’est de faire appel à ses propres efforts et mobiliser ses propres ressources. Et ceci est d’autant plus justifié vu le caractère assez volatil de l’aide extérieure. Une trop grande dépendance à l’aide peut aussi générer des problèmes, notamment sur le plan macroéconomique, avec une perte éventuelle de la compétitivité des exportations du pays récipiendaire et une situation d’insoutenabilité de la dette si l’aide est constituée en grande majorité par des prêts non concessionnels par exemple.

Propos recueillis par Lova Rabary-Rakotondravony