L’heure est grave. Le juge Noro Harimisa Razafindrakoto, président de l’Union des magistrats pour la revalorisation de la fonction du juge, est inquiète devant la situation en général et celle de la Justice en particulier. Entretien.

• Votre association vient de publier un communiqué interpellateur. Pourquoi avez-vous décidé d’agir ainsi ?
- Notre union existe depuis 2016. Nous sommes vingt-trois juges de toutes les juridictions à en être membres, dont l’adhésion se fait par engagement écrit. C’est surtout un cadre de soutien, d’action et d’échanges. Jusqu’ici, nous avons organisé un atelier sur des thèmes précis conformément à notre objectif. Mais vu l’allure prise par la situation, concernant la Justice en particulier, nous avons décidé de nous exprimer à travers ce communiqué de presse. Le but est d’alerter l’opinion en général, la population en particulier sur le danger qui guette si on ne fait pas attention.
• À lire votre communiqué, on a l’impression que vous faites doublon avec le SMM. Est-ce une simple impression ? 
- Nous sommes tous membres du SMM. Seule­ment, nous avons choisi de créer cette union pour pouvoir avancer d’autres idées, en dehors de ce que fait le syndicat. Il est bien évident que nous nous rejoignions sur certains points.
• Justement l’essentiel de votre communiqué tourne autour des ingérences et immixtions dans les affaires judiciaires, des pressions exercées contre les magistrats, de la prétendue corruption des magistrats… Est-ce que les bornes sont dépassées ? 
- La situation est alarmante. Il faut cesser de diaboliser les magistrats pour justifier les ingérences et les immixtions dans les affaires judiciaires. Il faut arrêter d’attiser la haine contre les magistrats. On est en train de détruire la Justice et le pays. Quand on ne respecte pas les juges, le pays va à la dérive. Tout le monde en paiera les conséquences. Personne ne sera épargnée par ce qui pourrait arriver, si on laisse l’anarchie s’installer.
• Une partie de l’opinion et certaines autorités estiment pourtant que les magistrats, à cause d’une corruption généralisée, est l’origine de tout ce désordre comme les vindictes populaires. Est -ce que vous partagez cette thèse ?
– Il existe peut-être des magistrats corrompus, qui ont de grosses voitures et de belles villas. Mais personne n’a apporté de preuves pour qu’on puisse les sanctionner. Personnellement, j’incite tous ceux qui ont des preuves, tous ceux qui sont victimes à dénoncer les juges corrompus. Il existe également des juges honnêtes et propres qui rejoignent leur lieu de travail en taxi-be tous les jours. Ils constituent la majorité de l’effectif et j’en fais partie. Il ne faut pas mettre tous les magistrats dans le même sac. Notre union encourage vivement les justiciables à utiliser les voies de recours instituées par la loi, en cas d’insatisfaction contre les décisions de justice et à dénoncer tout magistrat véreux.
• Est-ce qu’on peut encore renverser la tendance ? Un communiqué suffit-il pour se faire entendre et changer le cours des choses ? 
– C’est notre devoir d’alerter l’opinion, la population et les autorités. Nous ne sommes pas dans un mouvement politique et nous ne visons pas à destituer qui que ce soit. Nous demandons tout simplement à ce que l’on respecte la Justice en général et les magistrats en particulier. Et d’ailleurs, la Justice n’est pas que les magistrats. Avant d’arriver aux magistrats, il y a les officiers de police judiciaire, les avocats, les agents pénitentiaires. Cela forme un tout indissociable dans le système judiciaire. La corruption peut se trouver à tous les niveaux.
• Croyez-vous que votre appel puisse avoir un écho au niveau des autorités ? 
– Le problème n’est pas en réalité la personne des magistrats. C’est le pays qui est en danger. Quand on affaiblit la Justice, on va tout droit à la dérive. Si les autorités ne réagissent pas, elles seront elles-mêmes submergées par le phénomène. Com­ment peut-on gérer un pays sans système judiciaire, quels que soient les reproches qu’on puisse lui faire?
• Est-ce imaginable de stopper les ingérences et immixtions, alors que c’est le pouvoir Exécutif qui met en place le pouvoir Judi­ciaire ? 
– Il y a quelques années, on a beaucoup lutté pour l’indépendance de la Justice, mais jusqu’à maintenant on n’a pas tellement avancé. C’est un problème politique qu’il ne nous appartient pas de résoudre.
• Comment peut-on éradiquer la corruption au sein de la Justice ?
– C’est la situation précaire des juges qui favorise souvent la corruption. Si on peut donner un minimum de confort aux magistrats, je peux vous dire qu’on aura des résultats probants. Jusqu’ici, l’État n’a pas voulu faire cet effort. Je le répète, ce ne sont pas tous les magistrats qui sont corrompus.